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« Du moment qu’on a un crayon dans sa poche, il y a de fortes chances pour qu’un jour ou l’autre, on soit tenté de s’en servir » 2/…

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Cet épisode d’auto-apitoiement fut de courte durée. Même si les derniers mois avaient un peu mis à mal son optimisme, Laure n’avait pas pour habitude de se laisser abattre à la première difficulté. Elle se redressa, saisit sa valise et s’engouffra dans le métro encore moite, bien décidée à mettre à profit le trajet vers chez elle pour trouver, sinon une solution pour rejoindre à temps ses amis, au moins un plan B pour occuper agréablement ces trois semaines.

Elle envisagea brièvement de renouer avec ses quinze ans. Elle pourrait très bien alléger son paquetage, jeter quelques affaires dans son grand sac à dos de randonnée qu’elle n’avait pas sorti du placard depuis plusieurs années et repartir aussitôt lever le pouce sur le bord de la route. C’était un week-end de grands départs. Elle était presque sûre de trouver un automobiliste qui voudrait bien la conduire jusqu’au port d’où partait le voilier le lendemain.

Elle l’avait déjà fait lorsqu’elle était adolescente. Son amoureux de l’époque l’avait invitée à passer une semaine avec lui et une poignée de ses amis dans une grande maison prêtée par une des familles des enfants, à Cabourg, pour fêter leur Bac. Mais la mère de Laure avait été catégorique. Elle était bien trop jeune pour partir avec ces garçons plus âgés qu’elle et qu’elle ne connaissait même pas.

Laure avait eu beau manœuvrer pendant des semaines, jouant les jeunes filles parfaites pour se murer quelques jours plus tard dans un silence buté dont elle ne sortait que pour proférer les pires menaces de vie gâchée et d’amours maudites, sa mère n’avait pas cédé d’un pouce. C’était la première vraie dispute qui les avait opposées. Ce qui explique probablement pourquoi sa mère n’avait à aucun moment imaginé que Laure n’allait cette fois pas se plier à sa volonté.

Laure avait pleuré et supplié toute la journée du départ. Jusqu’à la dernière minute, elle avait pensé que sa mère céderait face à son chagrin. Mais il n’en avait rien été. Alors, une fois la maisonnée endormie, Laure avait préparé un tout petit sac à dos. Elle s’était glissée hors de chez elle, sans faire un bruit. Elle avait pris un Noctambus jusqu’à une porte de Paris et elle avait fait du stop pour rejoindre ses camarades.

Deux jeunes garçons l’avait déposée au péage de l’autoroute où un routier n’avait pas tardé à s’arrêter pour la faire monter dans son camion. Elle avait paniqué lorsque, quelques minutes à peine après leur départ, il s’était stationné sur une aire de repos et avait activé la fermeture centralisée des portes de la cabine. Il lui avait alors demandé, gentiment mais fermement, le numéro de téléphone de ses parents pour qu’il les prévienne et qu’ils puissent venir la chercher avant d’avoir eu le temps de s’inquiéter en constatant son absence. Elle avait voulu se rebeller et avait prétendu qu’elle était majeure. Le routier s’était contenté de préciser qu’il lui laissait dix minutes pour lui donner le numéro de chez elle. Passé ce délai, il serait contraint de la déposer à la gendarmerie.

Laure se souviendrait toujours de cette nuit-là. L’appel qui avait réveillé sa mère, sidérée qu’elle ait pu quitter leur nid sans son accord et sans qu’elle s’en aperçoive. L’heure qui avait suivi dans la cabine du camion. Le conducteur qui n’avait pas essayé de lui faire la leçon mais s’était laissé bercer par une émission de la nuit à la radio en attendant que sa mère arrive. Le regard de sa mère dans lequel elle s’attendait à trouver de la colère mais où ne se lisait que déception et incompréhension.

Sa mère ne lui avait quasiment pas adressé la parole de tout l’été. Son amoureux lui avait écrit quelques lettres enflammées avant de lui avouer, à la rentrée, qu’il avait succombé aux charmes d’une autre pendant ses vacances en Espagne. Premier gros chagrin d’amour. Elle avait gardé les lettres, une certaine défiance des espagnoles et une crainte diffuse de l’auto-stop.

De toutes façons, à son âge, elle n’avait plus l’insouciance nécessaire à ce genre d’aventure. Elle avait peur des mauvaises rencontres et ne se sentait pas du tout encline à renouveler l’expérience. Elle pensa soudain à une solution qui lui avait jusqu’à présent échappé. Elle se précipita sur son smartphone pour consulter les sites en ligne de covoiturage. Peut-être trouverait-elle son salut dans cette alternative sécuritaire à l’auto-stop. Mais la soirée était déjà très avancée. Quelques chauffeurs courageux ou peu désireux d’affronter la canicule dans l’habitacle d’une voiture proposaient des trajets nocturnes. Mais les seuls dont l’heure de départ n’était pas dépassée affichaient complet.

Laure en était à peine déçue. Elle commençait à se dire que si tous les éléments s’étaient ligués contre elle de cette façon aujourd’hui, il était peut-être plus sage de ne pas insister. Peut-être apprendrait-elle demain à son réveil, comme on l’entendait parfois raconter, que le train qu’elle aurait dû prendre avait déraillé.

Et puis, si elle avait tant tenu à ces trois semaines de vacances entre amis, c’était surtout parce qu’elle avait envie de se raconter qu’elle faisait toujours partie de la bande, malgré cette année tumultueuse qui avait distendu leurs liens. Elle avait envie de leur prouver que ses absences répétées aux diners, aux anniversaires et autres réjouissances n’étaient rien. Qu’elle était encore capable de rire avec eux, de partager leurs joies et leurs problèmes. Que tout pouvait redevenir comme avant. Mais, pour ça aussi elle s’était peut-être bercée d’illusions. Après tout, ne pouvaient-ils vraiment pas différer leur départ de quelques heures pour lui permettre de les rejoindre? Il lui semblait maintenant que c’était envisageable. Ils auraient certainement dû écourter leur première escale, rater quelques-unes des visites au programme, mais ils auraient été tous ensemble. Elle ne s’était pas suffisamment investie dans leur amitié récemment. Ils s’étaient lassés et avaient préféré poursuivre leur chemin sans elle. Peut-être qu’une nouvelle page de sa vie se tournait cet été et que toute cette succession de contre-temps avait pour unique objectif de lui permettre de prendre un peu de recul. Elle commençait à se réjouir de la tournure qu’avait pris sa journée. Elle allait enfin pouvoir prendre du temps pour elle. Au calme. Elle allait enfin pouvoir envisager un nouveau départ.

Elle était sereine lorsqu’elle descendit du métro et le trajet pour rejoindre son immeuble lui parut léger.

Il était vraiment tard lorsqu’elle arriva mais, sur le palier du deuxième étage, elle vit de la lumière sous la porte de la voisine à qui elle avait confié son chat. Elle hésita quelques instants avant de frapper discrètement à la porte. Si elle était endormie, ses coups ne réveilleraient pas sa voisine. Mais, sitôt qu’elle eut cogné, elle entendit son pas trottinant. Elle ne mit pas une minute à lui ouvrir la porte.

Laure se confondit en excuses. Elle se sentait ridicule soudain d’avoir dérangé cette femme qu’elle ne connaissait que très peu pour retrouver son chat quelques heures plus tôt. Mais la vieille dame ne semblait pas le moins du monde perturbée par son intrusion. Elle proposa à Laure de venir lui expliquer ce qui l’avait retenue à Paris autour d’une infusion et elle accepta. Elle qui était habituellement si discrète s’attabla et se mit à tout raconter: le train raté, les vacances gâchées et, surtout, la déception face à la réaction de ses amis. La sensation que sa vie lui échappait un peu. La vieille dame ne prononça pas un mot pendant son monologue. Elle se contentait d’acquiescer ou de poser parfois une main bienveillante sur l’avant-bras de Laure. Quand celle-ci eut terminé de se livrer, elle sourit et dit:

« Ce n’est visiblement pas une bonne journée pour les départs en vacances. Quand vous avez frappé à ma porte, je venais juste de raccrocher d’une longue conversation avec ma petite-fille. Elle devait passer quinze jours à Lisbonne avec ses amis et tout le monde s’est désisté à la dernière minute. Elle se retrouve toute seule dans une grande maison vide. Vous connaissez Lisbonne? »

A vous!

3 commentaires sur « « Du moment qu’on a un crayon dans sa poche, il y a de fortes chances pour qu’un jour ou l’autre, on soit tenté de s’en servir » 2/… » Laisser un commentaire

  1. J’ai trouvé fantastique ce que tu as su écrire à partir de tous les com, je suis admirative, et tu as pensé à éditer toi qui cherches une reconversion… Vraiment bravo, je laisse une petite contribution…

    Lisbonne, non elle ne connaissait pas. Quelle ironie du sort, ce devait être une des escales prévues avec le bateau après Barcelone et Malaga…
    Parlons en du sort… Elle qui, depuis l’échec de son voyage en stop, préférait assurer ses arrières, ne pas laisser les contre temps gâcher ses projets, elle qui prenait le temps de peser les pour et les contre, d’envaluer les risques, elle qui en aucun cas ne s’en remettait au sort… Elle ne s’autorisait pas l’inconnu, c’est peut-être aussi pour ça que ses amis s’étaient éloignés, trop sage, trop raisonnable, trop prévoyante… Mais aujourd’hui, le destin lui semblait léger, avec une lueur de possible, était -elle prête pour l’aventure..

    « – Non, je ne connais pas Lisbonne  » répondit -elle

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