« Toute vérité échappe au temps »

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Au réveil ce matin, il m’a semblé que quelque chose différait légèrement de la veille. Depuis trois années que mon fils fréquente la maternelle, il existe une constante dans nos vies : chaque journée d’école débute dans les larmes. Peu importe qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, qu’un spectacle ou une sortie soit prévus, il pleure. Or, ce matin, quand je lui ai chuchoté à l’oreille, pour ne pas le sortir trop brusquement du sommeil, qu’il était l’heure de se préparer, il m’a regardée avec un grand sourire et s’est levé sans aucune difficulté. Plongée dans l’expectative, je n’ai cependant pas voulu rompre le charme. J’ai quitté sa chambre à pas de loup pour rejoindre la cuisine et lui préparer son petit-déjeuner préféré. Qu’habituellement il refuse de manger. Quelques minutes plus tard, il me rejoignait en sautillant, plein d’un entrain inquiétant. Il a dû sentir que quelque chose dans son comportement me perturbait parce que, dans le même mouvement que celui par lequel il saisit sa tartine pour croquer dedans à pleine dents, il me lança :

« Toi aussi tu es contente Maman qu’on aille au musée ? »

Le sol s’ouvrit sous mes pieds. J’avais oublié ma promesse lancée presqu’en l’air au mois de septembre quand circulait la traditionnelle fiche de la maîtresse destinée à recueillir les noms des bonnes âmes volontaires pour accompagner une horde de petits monstres dans les sorties qui émailleraient leur année scolaire. Il m’avait remis cette feuille solennellement en murmurant un « Je t’en supplie Maman. Juste une fois. » mouillé de larmes auquel, dans  un accès de faiblesse, je n’avais su résister. J’avais choisi la dernière sortie de l’année, notant mentalement qu’il me faudrait annuler ma participation à la première occasion venue. La sortie était prévue dans neuf mois. J’avais le temps. Mais force était de constater que j’avais surtout oublié. Pas lui. Sa maîtresse non plus vraisemblablement.

Il n’était plus temps de chercher des excuses. Je ne pouvais décemment pas briser le petit cœur de mon fils une nouvelle fois. Je n’avais assisté à aucun des spectacles qu’il avait préparés, je n’avais jamais invité à la maison aucun de ses copains et j’avais même oublié d’apporter un gâteau en classe le jour de son anniversaire. J’étais une mère notoirement défaillante. Cet oubli était peut-être un acte manqué. Peut-être que j’allais adorer accompagner cette sortie. Et puis ça ne tombait pas si mal que ça. Je n’avais rien à faire ce matin.

Feignant la joie devant mon fils, en espérant secrètement que je finirais par me convaincre de la réalité de cette émotion, nous partîmes ensemble à l’école et, cette fois, je n’essayai pas de m’enfuir avant que la maîtresse m’aperçoive. J’entrai dans la salle de classe le dos droit et la tête haute, aussi mal à l’aise que quand j’avais cinq ans. L’institutrice elle-même parut un peu surprise de me voir rester. Ce que me confirma la présence de deux autres mamans. Mon orgueil en prit un coup. Elle avait anticipé que je ne tiendrais pas mon engagement et avait prévu des renforts. Je redoublai alors d’efforts pour paraître aimable et sûre d’être à ma place dans cet univers qui m’était totalement étranger. J’aidais les enfants de la classe à passer aux toilettes, à s’habiller et à lacer leurs chaussures. Et je dois dire que, contre toute attente, je ne m’en sortais pas si mal.

Une fois toutes ces tâches accomplies, profitant d’une accalmie, je m’autorisai à jeter un œil à ma montre. Il était 9 h 04. J’étais arrivée à 8h45. La sortie devait durer jusqu’à 11h30. Je me sentis défaillir.

Je passai l’intégralité du trajet, pédestre, évidemment, dans une dimension parallèle. Les enfants me parlaient mais je ne comprenais pas un mot de ce qu’ils disaient. Ils marchaient à une lenteur qui confinait au sur-place tout en étant parfois saisis d’une impulsion, parfaitement imprévisible, qui les conduisait à accomplir un méfait à la vitesse de l’éclair. J’en avais surpris un ramasser du gravier pour le jeter sur une petite fille devant lui. Un autre se concentrait de toutes ses petites forces pour marcher sur le lacet défait de son camarade de devant. J’avais beau froncer les sourcils, ils n’en étaient pas émus le moins du monde. Et je n’osais pas lever la voix. Devant témoins qui plus est.

Plus le temps passait, et plus j’avais la vague impression qu’ils me voulaient du mal. Impression confuse mais confirmée quand une petite fille se rua dans mes jambes en me demandant un mouchoir. Je reculai vivement. La morve pendait déjà largement au bout de son nez. Hors de question qu’elle me salisse ou partage son rhume avec moi. Je lui tendis de loin un kleenex qui trainait au fond de mon sac mais elle semblait attendre davantage de moi. Je devais paraître si désemparée qu’une autre maman-accompagnatrice bondit à son secours, non sans me jeter un regard me signifiant à quel point elle se sentait supérieure à moi, et a essuyé la visqueuse matière verte qui barbouillait maintenant son visage. Il était 9h32.

Arrivés au musée, après l’éprouvante étape du vestiaire, la maitresse proposa de séparer les enfants en quatre groupes. Nous nous retrouverions dans trente minutes pour l’atelier d’arts plastiques qui suivait la visite du musée. Consciente de ma faible disposition à m’investir dans une quelconque tâche éducative, elle m’assigna la surveillance de cinq enfants seulement. Le mien et quatre petits si calmes qu’ils paraissaient à peine vivants.

Je ne suis pas une adepte des musées. Je n’aime pas le silence qui y règne. J’y ai mal aux pieds et je m’y ennuie.

Je me souviens par contre très bien de ce qu’ils signifiaient pour moi lorsque j’étais enfant. Je n’avais que faire des peintures, toujours si sombres que je n’y distinguais jamais aucun détail. Je ne m’intéressais pas plus aux antiquités devant lesquelles tous mes camarades se pressaient. Une seule salle retenait mon attention. Celle dans laquelle le musée exposait ses statues. J’étais fascinée par ces corps dénudés que j’avais l’autorisation de scruter sans aucune retenue. Le marbre glacé et l’incroyable impudeur des modèles me fascinaient. Je me sentais comme dans une sorte de cimetière indécent. Je pouvais tout observer dans le moindre détail. Ceux que j’épiais ne me voyaient pas.

Je doutais que les enfants aient beaucoup changé depuis mon propre âge tendre. Tout comme les pages les plus consultées de leurs dictionnaires devaient toujours être celles contenant une vulgarité ou une planche illustrée dédiée au corps humain, ils trouveraient sans doute amusant cet étalage de corps offerts. Et leurs ricanements contribueraient à ce que le temps me paraisse moins long.

Quelques mètres et un escalier péniblement gravi plus tard, j’eus la confirmation que les enfants étaient les mêmes qu’il y a trente ans. Tout sage qu’il était, mon petit groupe s’en donnait à cœur joie. Ravie pour eux mais soucieuse de m’éviter des problèmes, je ralliai le point le plus central de la pièce pour avoir une vue d’ensemble sur les activités de mes cinq loustics. Je pensais au week-end qui approchait tout en espérant qu’il me serait épargné de conduire ma petite troupe aux toilettes une nouvelle fois avant de rentrer, quand mon regard fut captivé par une statue qui occupait une place centrale dans la salle.

Une femme, nue, serrait contre elle un bébé au corps potelé qui passait ses petits bras ronds autour du cou de celle que je pensais être sa mère. L’enfant avait des ailes mais je crois que ce détail m’a échappé sur le moment. Ou peut-être qu’inconsciemment je l’ai remarqué parce que je me suis soudain sentie submergée par une intense émotion. Une émotion qui ne m’avait plus traversée depuis des années. Plus rien ne comptait que cette sculpture et je voulais ne jamais avoir à la quitter des yeux. Une puissance et une plénitude incroyables se dégageaient de cette femme et de son enfant. Ils semblaient se chuchoter des promesses d’éternité à l’oreille. Niché dans le cou de sa mère, l’enfant la goûtait comme s’ils ne faisaient qu’un. Parmi toutes les autres statues, ils étaient seuls, dans une bulle de lumière et d’amour que rien ne pouvait troubler.

J’avais envie de les toucher, de les serrer contre mon coeur, de respirer leur peau, de leur murmurer que tout irait bien. De promettre.

Et puis, soudain, l’évidence des ailes. Et la mort qui s’insinue entre eux. Ils le savaient déjà. Pas moi. C’était un enfant mort que retenait cette femme. Les mots susurrés, la promesse de son amour éternel. Cette seule promesse au monde qui ne soit pas vaine. Tous deux se raccrochaient à leur dernier instant. C’était cet éphémère qui donnait toute la force à cette sculpture. La fragilité du souffle, l’incommensurable amour, ce lien animal. Tout était là.

Je n’avais plus conscience de mon corps. Les enfants auraient bien pu disparaître, je n’étais plus là. J’étais fondue dans leur moment à eux. Dans cette image qui disait tout de la vie.

« Maîtresse, Maîtresse ! Viens-voir ! La dame pleure.»

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