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« Du moment qu’on a un crayon dans sa poche, il y a de fortes chances pour qu’un jour ou l’autre, on soit tenté de s’en servir » 4/4

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Le mois de septembre n’a pas été sympa du tout avec moi et j’ai lâchement abandonné Laure et sa voisine à leurs turpitudes. Tellement abandonnées que je n’ai plus su comment les emmener en vacances comme je pensais le faire initialement. J’ai quand même mis un point final à leur petite tranche de vie mais je ne suis pas du tout fière de cette chute. J’espère que vous me pardonnerez et que vous me croirez quand je vous dis que je promets de faire mieux la prochaine fois!

Allez, on y va:

« Laure remonta chez elle. Avec sa grosse valise et sans son chat. Etrangement, cette étape chez cette voisine qu’elle connaissait à peine l’avait sortie de sa léthargie. Certes, ce contretemps était désagréable mais il était aussi l’occasion pour elle de se remettre en mouvement. Ces derniers mois, elle s’était contentée de se laisser porter par les autres et par une routine qu’elle n’aimait pas mais qui la sécurisait.

Elle allait profiter du temps libre qu’elle avait finalement gagné pour redevenir maîtresse de sa vie. Elle méritait mieux que cet homme qui l’avait quittée et mieux que ces amis qui n’en étaient pas. Demain serait le premier jour d’une nouvelle vie de liberté où rien ne compterait plus qu’elle-même. Elle allait prendre soin d’elle, ne plus agir pour plaire aux autres mais se mettre à l’écoute de ses ressentis. Elle n’était plus la jeune fille perdue qui avait rencontré ce mari séduisant mais égoïste et ces amis superficiels. Demain, elle allait exploiter tout le potentiel de sa maturité.

En attendant de mettre ces belles résolutions en acte, Laure prit une longue douche presque glacée et se glissa entre ses draps rafraichis d’un pain de glace. Il suffit de quelques minutes pour qu’elle se trouve plongée dans un profond sommeil.

Il lui sembla qu’elle venait à peine de fermer les yeux quand elle entendit au loin un tapotement léger mais insistant qu’elle décida d’ignorer pour prolonger sa nuit avant qu’il devienne si agaçant qu’elle finit par n’entendre que ça. Laure se leva et se traina jusqu’à la porte d’entrée pour regarder à travers l’oeilleton et identifier l’importun qui la sortait du lit. Elle ne fut pas vraiment surprise de voir apparaitre Madame Morel de l’autre coté de la porte. La vieille femme lui ayant prêté une oreille attentive une partie de la nuit sans jamais montrer aucun signe d’agacement, Laure n’eut pas le coeur de la laisser dans le couloir. Elle ne prit pas la peine de passer un pantalon avant de lui ouvrir juste vêtue d’un tee-shirt difforme et élimé qu’elle avait reçu en cadeau pour son treizième anniversaire. Madame Morel, bien qu’elle n’ait vraisemblablement pas dormi plus longtemps que Laure semblait, elle, tout à fait réveillée. Elle était coiffée, légèrement maquillée et portait un survêtement que Laure ne s’attendait pas à voir arboré par une personne de son âge. C’était la copie conforme, sinon un modèle original, des tenues portées par les petits caïds de la banlieue où elle avait grandi et qui constituait ce qui se rapprochait le plus d’un uniforme lorsqu’elle était au collège. Laure fit un effort pour ne pas rire et pria sa gentille voisine d’entrer prendre un café.

« Alors Laure? Vous avez bien dormi? Vous avez les idées claires? Prête pour un road-trip à la française? »

Voilà qui expliquait la tenue de sport… Madame Morel avait, semblait-il, réfléchi à la place de Laure et il paraissait évident qu’elle était convaincue que Laure allait l’accompagner à Lisbonne séance tenante. L’esprit encore enfoui dans l’oreiller, Laure ne savait comment réagir devant tant d’assurance. Avait-elle, la veille, aidée par la fatigue, laissé croire à Madame Morel qu’un voyage commun était dans ses projets? Elle n’en était plus sûre. Comme d’habitude, le comportement d’une personne qu’elle connaissait pourtant très peu était capable d’ébranler toutes les résolutions de Laure. Pire même, si elle était convaincue de quelque chose, le simple fait que quelqu’un d’autre lui assure le contraire suffisait à anéantir toute certitude.

Elle avait toujours souffert de ce déficit de confiance qui l’avait empêchée de progresser professionnellement, incapable de défendre ses idées. Tout le mérite des projets qu’elle menait à bien revenait toujours à des collègues qui savaient attirer l’attention sur eux et le simple fait qu’ils se mettent en avant suffisait à convaincre Laure qu’elle n’était pour rien dans la réussite célébrée.

D’un point de vue personnel aussi elle avait souffert de ce tempérament. Jamais elle n’avait osé contredire quelqu’un qui faisait preuve d’assurance. Elle était même capable de faire siennes des idées en totale contradiction avec ses idéaux juste parce qu’elles avaient été assénées avec force et conviction par quelqu’un qui lui paraissait plus intelligent, plus cultivé, plus vif qu’elle.

Laure était une sorte d’ombre qui se coulait derrière toutes les silhouettes qu’elle côtoyait. Si elle avait récemment pris conscience de cette faiblesse, elle ne savait pas du tout où trouver la ressource pour s’en libérer.

A défaut de savoir que faire de mieux, Laure servit une tasse de café à Madame Morel sans la contredire. Elle s’assit à la petite table de sa cuisine, face à sa voisine et laissa lourdement tomber sa tête entre ses bras croisés. Elle avait la sensation d’être prise au piège.

La veille encore, elle s’était promis de ne pas vivre les quarante prochaines années comme elle avait passé les premières. Elle s’était juré liberté, affirmation et respect d’elle-même. Mais, confrontée au premier obstacle, elle se sentait incapable de dire « non ». Tout était tellement plus facile quand on disait « oui ». Madame Morel serait contente. Cette petite virée était peut-être la dernière que s’offrirait cette pauvre femme. La petite vieille était certainement très seule. Elle attendait sûrement une occasion de s’évader comme celle-ci depuis des années. Des décennies même. Laure était convaincue qu’elle n’avait pas vu sa petite fille depuis une éternité et que l’idée qu’elle l’accompagne auprès d’elle était la seule chose qui pouvait procurer un peu de bonheur à celle que Laure, tout en sachant pertinemment qu’elle ne devait guère avoir plus de cinq ans de plus que sa propre mère, considérait déjà un peu comme sa grand-mère. Laure ne pouvait pas nier qu’elle était le seul rayon de soleil dans la morne vie de cette femme et la simple idée de dire « non » la renvoyait à la peur si profondément ancrée en elle d’être égoïste. Si elle disait « oui », même si elle n’en avait aucun envie, même si voyager avec cette quasi-inconnue pour aller rejoindre une femme dont elle n’avait entendu parler qu’une seule fois et qui ne devait, elle, même pas soupçonner son existence, dans une ville étrangère où la chaleur devait être encore plus harassante qu’à Paris, ne l’enthousiasmait guère plus que de retrouver les amis qui ne l’attendaient pas et se sentiraient très certainement gênés par son arrivée, même si tout ça et bien plus encore, si elle disait « oui », elle n’aurait pas à affronter la déception dans le regard de Madame Morel, le pas traînant qui la reconduirait jusque chez elle où elle ne devait avoir d’autre compagnie que sa télé, le remord qu’elle ressentirait au fond de son coeur de ne pas avoir été assez généreuse pour accepter l’offre de sa voisine et la certitude qui prendrait rapidement toute la place dans ses pensées qu’elle n’était qu’une sale petite égoïste qui ne pense qu’à elle. Qu’elle n’était pas quelqu’un de bien. Pas une femme digne d’être aimée. C’est parce qu’elle avait affreusement peur que personne ne l’aime que Laure ne savait pas dire « non ».

Pour ne pas avoir à courir ce risque, elle poussa un long soupir, redressa la tête et, tout en évitant le regard de Madame Morel qu’elle imaginait suppliant, elle marmonna:

« Comment pensez-vous que nous allons voyager? Je n’ai même pas le permis!

– Aucun problème ma petite Laure! J’ai une vieille guimbarde au garage. Elle n’a pas roulé depuis près de quinze ans maintenant. Ca lui fera le plus grand bien de se dérouiller un peu. Elle n’a pas la clim, mais bon, ce n’est pas très écolo la clim’ de toutes façons. On roulera les fenêtres ouvertes, cheveux au vent! Ca me rajeunira. »

Laure sentait la situation lui échapper complètement. Elle était à deux doigts de s’embarquer dans un périple de plusieurs milliers de kilomètres dans une épave que la canicule allait transformer en étuve. Sans compter le pauvre chat qui se retrouverait du voyage lui aussi. Silencieusement, elle suppliait le destin de lui envoyer un prétexte lui permettant de rester tranquillement à Paris sans pour autant perdre la face devant Madame Morel. Mais rien ne vint. Le destin s’en foutait et Madame Morel terminait paisiblement son café.

« J’espère que vous aimez l’accordéon Laure. J’ai soixante-treize cassettes des meilleurs concerts d’Yvette Horner. Que du live! On va passer un très bon moment. Vous allez vous habiller qu’on se mette en route?

-Bien sûr. Bien sûr. Je me dépêche. Je prends une douche, je passe une robe et j’arrive.

-Parfait ma petite Laure. Votre valise est déjà prête. Ca ira vite. Je vous laisse vous préparer. Je vais remettre un peu d’huile dans la voiture. On ira chercher de l’essence ensemble. La station-essence n’est pas loin. Vous n’aurez pas beaucoup à pousser si jamais elle ne veut pas démarrer. Vous me rejoignez au parking dans une demie-heure?

-C’est parfait Madame Morel. A tout de suite. »

La vieille femme quitta l’appartement de Laure d’un pas claudiquant mais décidé, ne laissant d’autre choix à Laure, du moins le pensait-elle, que d’aller prendre une douche avant de la rejoindre. Elle s’en voulait d’avoir accepté ce voyage qu’elle trouvait de plus en plus dangereux tant pour son intégrité physique que pour sa santé mentale.

Néanmoins, elle se doucha, releva ses longs cheveux dans l’espoir de moins souffrir de la chaleur la nuque dégagée, enfila un short et un débardeur, lava les deux tasses qui étaient restées sur la table et tira sa lourde valise jusqu’à la porte.

Avant de sortir, elle se pencha pour ramasser une enveloppe qui avait été glissée sous le battant.

« Ma chère Laure,

Nous ne nous connaissons pas vraiment et je ne suis sans doute pas légitime à vous abreuver de conseils. Mais, depuis votre emménagement, j’ai toujours eu de la sympathie pour vous. Peut-être parce que nous partageons un amour immodéré des chats. Peut-être parce que je me suis un peu reconnue en vous. J’ai remarqué que vous souffriez ces derniers mois. J’ai vu vos traits se ternir et votre silhouette s’amaigrir. J’ai craint que vous soyez malade mais, lorsque j’ai vu disparaitre le deuxième nom de votre boite aux lettres, j’ai compris qu’il n’était question que d’amour. On en guérit toujours de ce mal là. Croyez-moi.

Le petit conseil que je voudrais que vous appliquiez dès aujourd’hui est celui-ci : aimez-vous. Si vous me promettez d’essayer, on oublie les vacances. Je n’ai plus de voiture depuis longtemps et je n’ai jamais aimé le musette. Et imaginez la tête de ma petite fille si je débarquais à Lisbonne avec ma voisine qu’elle ne connait pas et qui a l’âge de sa mère! Voyons! Comment pouvez-vous accepter autant de choses sans ciller?

Je ne pars jamais en vacances au mois d’aout. Ce serait stupide à mon âge de courir le monde quand il déborde de touristes et que les prix sont au plus haut. Mais je ne suis pas seule pour autant. Ne souscrivez pas si facilement aux stéréotypes que véhicule notre société sur la vieillesse. Elle n’est pas toujours un naufrage. Elle offre même, vous le constatez à vos dépens, quelques occasions de s’amuser.

J’espère que vous ne m’en voudrez pas. Je voulais juste vous aider à prendre conscience d’où pouvait vous mener votre peur d’être désapprouvée. Pour ne pas me dire « non » à moi qui ne suis que votre vieille voisine, vous étiez prête à rouler dans une épave conduite par une femme qui vous avoue ne pas avoir roulé depuis quinze ans. Vous étiez prête à mettre votre vie en danger. Et pourtant, que risquiez-vous à me dire « non »?

Profitez de ces quelques semaines de liberté. Je garde votre chat.Vous pourrez aller et venir comme bon vous semble. Profitez donc de cette liberté pour lister tout ce que vous avez accepté par peur de décevoir votre mari, vos parents, vos amis. Puis, listez toutes les occasions où vous vous êtes déçue vous-même, où vous êtes allée contre votre nature profonde pour satisfaire les besoins imaginaires des autres. Je dis bien imaginaires. Parce que qu’imaginiez vous que j’attendais de vous? Je ne vous ai rien dit. M’imaginiez-vous déjà comme une pauvre femme seule et désespérée dont vous étiez l’unique lumière?

Ce que vous avez toujours redouté est arrivé. Vous avez perdu votre mari et vos amis. Mais il vous reste vous. Passez ces trois semaines à vous découvrir, à vous apprivoiser et à vous aimer.

Quand vous serez devenue la personne qui compte le plus au monde dans votre vie, venez récupérer votre chat. Je vous emmènerai déjeuner et on parlera vraiment toutes les deux. En amies peut-être.

Bonnes retrouvailles avec vous-même.

J.Morel »

 

6 commentaires sur « « Du moment qu’on a un crayon dans sa poche, il y a de fortes chances pour qu’un jour ou l’autre, on soit tenté de s’en servir » 4/4 » Laisser un commentaire

  1. Eh bien tu vois, ce n’est pas la chute que j’attendais… Forcément, je rêvais d’aventure(s), peut-être d’un roman de 500 pages en mode road trip justement.
    Mais je ne suis absolument pas déçue par cette alternative ! Je la trouve au contraire surprenante et positive (plus que celle que tu nous livres habituellement).
    Et je me permets un constat : tu as une écriture très littéraire très agréable, des mots parfaitement choisis, des phrases longues comme je les aime mais qui ne s’essoufflent pas, et une variété de personnages aux profils psychologiques très réalistes.
    Continue, et merci 😉
    C’était ma minute critique littéraire. lol

  2. Oh trop mignon ! Mme Morel est fine psychologue !
    J’avais le coeur serré pour Laure de la voir s’embarquer dans cette aventure, j’ai bien mordu à l’hameçon … jusqu’à Yvette Horner !!! Faut pas pousser mémé dans les orties quand même 😀

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