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« Court est notre jour et immense est la nuit » 24/24

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À la lecture de ce message, Marie s’effondra. Cette dernière phrase ! Elle sentit tout son corps s’avachir et ses jambes céder sous le poids des sanglots qui la secouaient. Elle ne voulait pas risquer de réveiller Gaël et qu’il la surprenne dans cet état. Aussi se traîna-t-elle jusqu’à la porte qu’elle poussa dans un effort qui lui parut surhumain pour s’isoler à l’extérieur.

À genoux sur le sol, elle se replia sur elle-même et se laissa aller aux sentiments qui la traversaient. Ainsi, elle s’était encore trompée. Pendant deux années entières, elle n’avait quasiment parlé à personne et, lorsqu’elle avait échangé quelques mots avec quelqu’un, il ne s’était agi que de banalités. Pendant près de dix ans, elle avait gardé le secret de son viol enfoui en elle, lui pourrissant le corps et l’âme et réduisant les plaisirs de sa vie à néant. Elle avait traversé seule les pires tourments, n’aspirant dans son cœur qu’à saisir la première main qui se tendrait vers elle. Et la personne à qui elle décidait de se confesser pour la première fois ne prenait pas la mesure de la confiance qu’elle lui accordait.

Il n’aurait pas agi différemment si la soirée de la veille n’avait existé que dans l’imagination de Marie. Et pourtant, elle ne lui avait rien imposé. C’est lui qui avait insisté pour qu’elle s’ouvre à lui, pour qu’elle lui explique ce qui l’avait rendue telle qu’elle était. Elle entendait encore les paroles qu’il avait prononcées et qui avaient anéanti ses dernières inhibitions. Et de ces mots qu’elle avait déversés, de sa monstrueuse souffrance, il ne faisait rien ? Ces mots qui étaient plus qu’un hurlement pour Marie, un appel à l’aide comme elle n’en avait jamais poussé, ces mots avaient été gommés par la nuit.

Elle ne concevait pas qu’il soit possible que la vie de Mathieu ne soit absolument pas impactée par ces heures partagées. Il lui paraissait totalement exclu qu’il reprenne le cours des choses là où il les avait laissées en sortant de sa douche la veille. Marie était sidérée. Elle se sentait à nouveau piétinée, abandonnée. Comme une femme qui frapperait à une porte, mortellement blessée pour demander de l’aide et qui l’entendrait claquer dans la nuit et des rires résonner l’instant d’après dans la pièce verrouillée.   Il était impossible que Mathieu n’ait pas compris ce qu’elle lui avait dit. Elle avait mentionné sa détresse, son isolement et le fait qu’elle n’ait jamais parlé à personne auparavant. Elle ne s’était pas effondrée en larmes, mais sa douleur était palpable dans le moment de silence qui avait suivi son monologue. Il ne pouvait pas l’ignorer. Il savait donc et préférait l’oublier. Il avait choisi, en comprenant qui elle était vraiment, de lui tourner le dos. Comment avait-elle pu faire preuve d’autant de naïveté ? Croire qu’elle pouvait lui parler sans être jugée. Imaginer que quelqu’un pouvait comprendre que si elle avait commis l’irréparable, c’est qu’elle l’avait subi aussi et que personne n’avait voulu la sauver. Elle se trouvait soudain bien vaniteuse d’avoir pensé qu’elle méritait qu’on lui accorde un peu de temps, un peu d’amour. Non. Elle ne valait pas la peine qu’on sacrifie quelques minutes d’une journée pour elle.  Contrairement à ce qu’elle avait voulu croire, contrairement aux illusions dont elle s’était bercée, sa solitude ne trouverait jamais de fin. Elle pouvait être absolue, comme depuis qu’elle vivait ici, ou relative, lorsqu’elle se prêtait à la comédie de la vie parmi les autres qui ne la regardaient pas, ne la connaissaient pas et ne voyaient en elle que ce qui pouvait apaiser leur ego. Mais elle demeurait. Chevillée à son corps pour le restant de ses jours. Et c’était une douleur insupportable que de s’avouer ça.

Marie comprenait maintenant que ce ne sont pas les épreuves de la vie qui vous brisent. C’est la confrontation à cette infinie solitude qu’elles engendrent. L’adversité serait peu de choses si elle ne nous contraignait pas à prendre conscience de notre inexorable déréliction. Tous ces gens qui gravitent autour de vous ne vous connaissent que pour l’image d’eux-mêmes que vous leur renvoyez, mais ils ne peuvent rien pour vous. Ils sont impuissants et souhaitent ardemment le rester. C’est la fin de cette illusion qui détruit et qui ôte le sens à la vie.

Marie avait mal jugé Mathieu. Il n’était pas différent des autres. Rien ne pouvait non plus lui assurer qu’il garderait son secret. Peut-être avait-il déjà passé la journée à raconter à tout le village la folle qu’elle était. Peut-être que tout le monde savait déjà qu’elle avait abandonné son mari, lui avait enlevé son fils, possédée par une obsession dont elle connaissait le ridicule sans parvenir à s’en défaire. Peut-être que la rumeur grossissait déjà dans tous les foyers alentours qu’elle avait perdu l’esprit. Il ne faudrait pas longtemps alors pour que se pose la question de son aptitude à s’occuper de Gaël. Combien de jours avant que les bonnes âmes doutent du bien-fondé de laisser un enfant à une mère aussi instable ? Combien de temps avant qu’on ne le lui arrache ? Pour son bien. Marie se sentait atomisée par la douleur. Incapable de reprendre pied. Elle était comme happée par un immense trou noir. Elle n’était plus rien. Son martyr avait enfin atteint son paroxysme et elle souhaitait de toute son âme qu’il ne s’atténue pas. Une moindre souffrance laissait la place à la naissance d’un espoir. Elle avait connu ça trop souvent. Un germe qui ne grandissait dans les esprits que pour pouvoir en être déraciné quand vous commenciez à vous y attacher. Ce n’était qu’un moyen supplémentaire de vous renvoyer avec encore plus d’élan dans le gouffre de cet intolérable supplice qu’est l’espérance.

Marie ne replongerait pas. Elle avait pris cette décision en invitant Mathieu à dîner, de se libérer de cette chape de chagrin qui la paralysait entièrement. Elle s’était fourvoyée en pensant pouvoir être aidée, mais ça ne signifiait pas qu’elle devait continuer à subir cette existence sans réagir. Puisqu’elle ne parvenait pas à cohabiter avec elle, il lui était toujours possible de quitter cette vie qui n’avait peut-être jamais voulu d’elle. Pas comme elle était en tout cas. Il lui restait encore cette liberté de tout arrêter. Et elle allait l’exercer.                                                       Cette simple pensée suffit à l’apaiser. Ses larmes se tarirent et sa respiration finit par retrouver un rythme normal. Elle sentit ses muscles atrophiés par la rage se détendre. Elle se redressa et s’adossa au mur de la maison pour se repaître du paysage merveilleux qui s’étalait sous ses yeux. La nuit était bien avancée. Aucune lumière ne venait polluer le bouleversant spectacle de la voûte étoilée. Marie contemplait les astres un à un, comme si elle les voyait pour la première fois. Elle avait déjà le sentiment de faire partie d’eux, de leur immensité.

Elle devinait encore, malgré la profonde obscurité, les flancs de la montagne qui se dressait face à elle. Elle entendait courir la rivière et les bruissements de la forêt toute proche. Elle se sentait bien, capable pour la première fois de savourer ces merveilles de la nature. Elle vivait un instant de répit qui ne lui avait pas été donné depuis des années. Elle se souvint d’un exercice que lui soumettait sa mère lorsqu’elle était enfant et ne parvenait pas à trouver le sommeil. Plutôt que de la rassurer, ce qui aurait peut-être été inutile tant elle était, petite déjà, rongée par l’angoisse, elle lui suggérait de fermer les yeux et d’imaginer un lieu agréable. Et Marie était certaine ce soir que c’est exactement à ce lieu qu’elle pensait alors. Son cycle s’achevait donc ici. Tout était en ordre.

Marie ne dormit pas cette nuit-là. Elle se reput d’une sérénité qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant, elle savoura le calme qui lui était offert. Toutes ses peines, ses colères, toutes ses angoisses, ses doutes, tout lui semblait si lointain et parfaitement étranger à elle.

Lorsque les premières lueurs du jour déchirèrent le répit de la nuit, Marie se releva. Il était temps. Elle souhaitait quitter le monde emplie de cette douce certitude que c’était ce à quoi elle était destinée. Il était exclu de laisser au doute la possibilité de s’immiscer à nouveau en elle. Elle se dirigea calmement à l’intérieur de la maison et fouilla en silence dans un tiroir pour en sortir un scalpel dont elle se servait pour découper du papier lorsqu’elle bricolait avec Gaël. Elle sourit en constatant que la lame venait d’être remplacée. Elle y vit un nouveau signe de l’univers lui indiquant qu’elle devait persévérer dans son choix et elle enfouit l’instrument dans sa poche.

Elle s’avança vers le lit et souleva Gaël endormi dans ses bras. Dérangé dans son sommeil, l’enfant marmonna quelques paroles incompréhensibles et se blottit sur le sein de sa mère. Il était lourd et chaud. La pensée effleura Marie que, si la vie s’était limitée à cet être si parfait, elle aurait valu la peine d’être vécue. Mais il en allait bien autrement.                Marie avait pris sa décision, mais il lui était impossible de laisser Gaël derrière elle. Elle ne pouvait quitter le monde sereinement en faisant abstraction de son fils, le condamnant à une éternelle souffrance. Elle ne pouvait se résoudre à abandonner son enfant à une mort lente comme elle l’avait connue. Elle ne pouvait imaginer le livrer aux années de trahisons, d’humiliations, de déceptions et de chagrins ravalés qui l’attendaient. Elle lui avait donné la vie et son dernier acte d’amour, le plus grand certainement, serait de la lui ôter avant qu’il n’ait eu à en souffrir.

Elle enveloppa Gaël dans une couverture pour le préserver de la morsure de l’aube et elle se dirigea lentement vers le cours d’eau qui serpentait au fond de leur terrain. Elle savoura encore une fois la tranquillité de la nature qui les protégeait depuis deux ans. Elle sentait la mousse élastique sous ses pas, la légère humidité qui la pénétrait. Elle évoluait, aérienne, sous les arbres qui semblaient étendre leurs branches pour abriter leur procession d’une arche aussi délicate que la voûte céleste qu’elle avait contemplée toute la nuit.

Il lui semblait qu’elle n’appartenait déjà plus tout à fait au monde des vivants. Une autre dimension l’accueillait et lui donnait le courage de mettre sa décision à exécution. Elle percevait les vibrations de la nature tout entière qui lui confirmaient qu’elle avait enfin compris ce à quoi la vie la destinait. Elle se sentait envahie par une énergie nouvelle. La force de ceux qui ne doutent pas. Pour la première fois de son existence, elle savait. Enfin, elle ne recherchait plus l’approbation des autres. Elle agissait selon ce que lui dictait son cœur.

Elle marcha quelques mètres pour atteindre la berge de la rivière où l’eau était la plus profonde. Le ruisseau chantait à ses oreilles. Le soleil levant se réfléchissait sur les mouvements des flots. L’eau était ici d’une incomparable pureté. Elle était si transparente que le peu de lumière qui filtrait alors du ciel permettait de deviner les galets qui tapissaient le lit sablonneux et quelques petits poissons en train de s’éveiller.                                                              Marie aperçut aussi à quelques mètres d’elle le délicat barrage que construisait Gaël depuis quelques jours. Il avait patiemment rassemblé de minuscules branches et des cailloux et les avait amalgamés avec de la terre humide qu’il avait dû ramasser un peu plus en amont de la rivière. Elle sentit son cœur se contracter. Son fils était innocent et goûtait encore les plaisirs simples de la vie. Il s’était si bien adapté à ce nouvel environnement. Il y évoluait si instinctivement qu’il paraissait en parfaite osmose avec la nature qui les avait accueillis. Marie revit défiler sous ses yeux des instants de grâce au cours desquels, l’espace de quelques secondes, elle avait su saisir la force et la beauté de son fils. Elle se souvenait de ses jambes dorées dépassant de son bermuda abîmé, des quelques planches qu’ils avaient, ensemble, clouées sur le tronc d’un gros arbre pour permettre à Gaël d’y grimper plus facilement et de la joie qu’il avait éprouvée en parvenant ainsi à se hisser si haut dans le feuillage qu’il disparaissait totalement au regard de sa mère.     C’était toute l’ambiguïté de leur relation qui se trouvait résumée dans ce seul souvenir. L’amour inconditionnel qu’elle portait à son fils, les efforts insensés qu’elle déployait dans le seul but de le satisfaire, la vie entière qui n’existait que pour lui. Ses sourires à lui qui étaient si rares, son petit visage si souvent soucieux et toujours insondable, ses discussions sans fin quand il jouait et son mutisme quand il se trouvait avec elle, la généreuse ouverture qu’il déployait envers le monde et l’infranchissable barrage qu’il dressait entre elle et lui sitôt qu’elle s’approchait. Elle se souvenait des repas écourtés, du sommeil qui saisit sans que la soirée ait le temps de s’écouler et il lui semblait que cette myriade de détails auxquels elle n’avait prêté que peu d’attention apparaissait comme autant d’indices de la fuite de Gaël qu’elle avait refusé de voir.

L’enfant se réfugiait dans son imaginaire et dans un impénétrable silence. Il multipliait les heures de jeux et de sommeil dans l’unique but de tenir sa mère à distance. Il ne se sentait bien que lorsqu’il échappait à sa vigilance. Là seulement des sourires s’épanouissaient et son regard s’adoucissait. Marie se rendit soudain à l’évidence. Gaël était comme elle. Destiné au malheur. Inapte à la vie. Il avait très certainement déjà emmagasiné tout le plaisir auquel il pourrait jamais accéder. Le tourbillon des déceptions ne tarderait pas à s’abattre sur lui si elle ne l’en préservait pas. Et comment protéger un enfant qui vous fuit ? Un enfant qui ne vous parle pas. Un enfant qui semble vous considérer en tout point comme son inférieur. Marie n’avait pas d’autre choix pour lui épargner les épreuves qui l’attendaient.

Sans se déshabiller et l’enfant toujours endormi contre elle, elle entra dans l’eau glacée. Elle sentit immédiatement ses orteils se contracter. La douleur que manifestait son corps à la surprise de la première morsure du froid ne tarda cependant pas à se transformer en une douce analgésie. L’enveloppe charnelle, déjà, abandonnait la partie.

Marie avait la sensation d’être purifiée par l’eau qui la cernait. Elle était calme et se livrait progressivement aux flots. Gaël se réveilla quand ses pieds touchèrent le courant, saisi par la température sibérienne. Il ouvrit un œil, encore dans les limbes, ne percevant rien de l’incongruité de son environnement. Marie l’embrassa fiévreusement et le serra plus fort contre elle. Confiant, il s’abandonna à ses caresses sans chercher à comprendre ce qui était en train d’advenir.

Marie se mit à lui fredonner à l’oreille la berceuse qu’elle lui chantait tous les soirs depuis sa naissance. Une chanson absurde où les mots d’amour rimaient avec toujours et où la vie semblait éternelle. Elle s’agenouilla dans l’eau, contraignant le petit corps qui se débattait à accepter l’immersion. Très vite, avant même la fin de la comptine, il avait retrouvé son calme. Marie lâcha alors prise. Elle desserra son étreinte et, sans une larme, elle regarda quelques instants son enfant dériver avec le courant. Dans le même mouvement désincarné et sans aucune forme d’hésitation, elle mit la main dans sa poche de pantalon et en sortit la lame. Il ne lui fallut que quelques secondes pour pratiquer deux incisions parfaites le long de ses poignets, dans le sens des veines. Et seulement quelques minutes supplémentaires pour être délivrée de toute douleur.

 

 

 

 

8 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 24/24 » Laisser un commentaire

  1. Tu avais dissipé mes craintes du début par tes paysages idylliques, les rituels tranquilles de Marie et cette rencontre prometteuse. Le coup de théâtre est rude mais la vie peut l’être aussi.
    Je suis restée suspendue à tes mots du début à la fin. Ruben as d’autres sous le coude ?

  2. Oh non c’est trop triste !!
    Ça me fait penser au film Mina Tannenbaum, que j’adorais étant ado. Il aura suffi de l’espoir déçu de trop pour que Mina decide s’en finir… trop triste mais trop bien ! Tu aurais dû le publier 😉 bravo poulette j’ai adoré !

  3. j’ai mis du temps à lire et relire…. une nouvelle qui va me hanter…. longtemps!
    ton écriture est admirable, des mots choisis, des émotions perceptibles, une force attirante…..
    mais pour moi cette fin est inconcevable

  4. Sniiiiiiiifffffffffff! Je n’avais pas imaginé une telle fin. C’est trop triste, snifffffffffff! Malgré cette fin dramatique, j’aime énormément ce récit (du début à la fin) et je ne suis pas déçue.

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