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« Court est notre jour et immense est la nuit » 23/24

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Les premiers rayons du soleil tirèrent Marie de cette nuit sans rêve. Si sombres que soient les heures qui le précédaient, chaque matin voyait se lever un jour nouveau où, l’espace de quelques instants, tout paraissait possible. Le corps engourdi et les yeux aussi bouffis que si elle avait passé des heures à pleurer, Marie conserva les paupières closes et s’abandonna à la chaleur de la couette. Les travaux étaient terminés. Rien ne l’obligeait à se lever tôt. Pourtant, elle ne ressentait rien de la tranquillité nécessaire au repos. Au fur et à mesure que son esprit se dégageait des brumes de la nuit, elle se remémorait la soirée de la veille. Elle se sentait très ambivalente quant à ses confessions. Avoir mis des mots sur ce qu’elle tenait secret, enfoui au plus profond d’elle-même depuis tant d’années avait donné corps à ce qu’elle avait fini par transformer en pures pensées, à nimber d’une aura d’irréalité pour le rendre supportable. En même temps, parler, créer un lien logique entre les souffrances de son enfance, ce qui lui était arrivé et ce qu’elle vivait maintenant lui avait permis de convertir la conviction qu’elle avait d’avoir sombré dans la folie en un espoir qu’il ne s’agisse peut-être que de malheur, ce qui, pensait-elle alors, ne durait jamais éternellement. Elle se répétait, comme pour se le prouver à elle-même, qu’elle avait eu raison de faire confiance à Mathieu, de se livrer à lui. Il lui paraissait impossible qu’il profite de sa vulnérabilité. Il n’avait jamais eu un geste déplacé à son égard et elle était convaincue de sa nature profondément généreuse et altruiste. Ce qui la dérangeait, c’était qu’elle renouait ce matin avec un sentiment d’attente qu’elle avait oublié depuis longtemps et qu’elle aurait aimé conserver loin d’elle. Elle attendait la réaction de Mathieu qui n’était pas arrivée hier. Elle attendait son aide, quelques mots bienveillants. Elle attendait leur prochaine rencontre et les échanges nouveaux qui en découleraient maintenant qu’il l’avait découverte. Si certains vantent les délices de ces instants en suspens, Marie les détestait. Ils contribuaient à créer en elle une fébrilité qui nuisait à la routine qu’elle avait instaurée et maintenait son équilibre depuis deux ans. Elle avait peur de ce qui pourrait se produire si elle n’exécutait plus ses tâches quotidiennes dont la répétition la sécurisait, si elle se laissait aller à penser. Elle sentait poindre le retour de ses vieux démons. En se confiant ainsi, elle attendait une réponse de Mathieu. Elle avait accepté de se rendre vulnérable pour qu’il la comprenne et puisse l’aimer, telle qu’elle est. Elle était désormais dépendante de lui. Ce qu’il dirait à présent pourrait lui donner la force d’affronter à nouveau la vie et elle se trouvait suspendue à ces mots qu’il tardait à prononcer, à ce geste qu’il avait choisi de différer. Laisser libre cours à ses pensées avait fini par démultiplier l’angoisse qu’elle tenait toujours tapie au creux de son corps et qui lui brouillait l’âme. Quand Gaël ouvrit les yeux près d’elle, plein d’énergie pour s’adonner aux nouveaux plaisirs que lui procurerait cette journée, Marie se sentait pour sa part déjà submergée par sa solitude et la certitude qu’elle était aussi peu indispensable au monde qu’il lui était à elle-même.  Marie était convaincue que ce n’était pas l’amour immense qu’elle portait à Gaël qui la préservait du naufrage. La violence de ce sentiment avait plutôt tendance à l’ensevelir. Elle ressentait pleinement l’amour inconditionnel d’une mère pour son enfant dont elle avait toujours entendu parler, mais elle semblait n’en avoir développé que les aspects les plus sombres. Il lui paraissait parfois que là où les autres parents donnaient l’impression de se noyer dans la félicité, elle restait sur la berge et ployait sous le poids de la responsabilité qu’impliquait un sentiment si profond.                                                                  Ce n’était donc pas cet amour qui la tenait en vie. Ce qui lui permettait de se maintenir à flot depuis la naissance de son fils, c’était la dépendance dans laquelle il se trouvait vis-à-vis d’elle et la multiplicité des petites actions quotidiennes qu’elle était contrainte de réaliser pour subvenir à ses besoins. Toutes ces tâches sans intérêt, toutes les réponses qu’il exigeait aux questions qu’il posait, toutes ses façons de la pousser dans ses derniers retranchements quand il refusait de lui obéir ou même, parfois, de lui parler. Tout cela l’empêchait momentanément de réfléchir et de prendre la mesure du désarroi dans lequel elle était plongée. Gaël occupait tout le temps qui avait jadis était rempli par ses seules pensées et ruminations et lui permettait ainsi de poursuivre une existence qui ne ressemblait plus à une vie depuis longtemps.

En cela, rien ne la différenciait des millions de ses semblables qui se plongent avec dévotion dans le travail, un loisir quelconque ou une frénésie de consommation dans le seul but de s’abrutir par l’action. Mais Marie comprenait ce mécanisme de défense et elle percevait cette conscience de soi comme une malédiction. Elle regrettait très souvent de ne pas avoir été incarnée en animal pour qui le passé est oublié et l’avenir n’existe pas. Elle aurait alors su savourer les baisers de son fils, la caresse du vent, les journées ensoleillées de cette fin de printemps. Mais elle ne savait plus. Les belles choses de la vie la ramenaient immanquablement à leur impermanence et décuplaient la souffrance qu’elle portait toujours en elle.

Comme elle avait conscience de cette mélancolie, elle espérait de toute son âme que Mathieu contribuerait à lui rendre un peu de la sérénité que lui-même semblait en mesure de goûter. Elle était au courant qu’il avait lui aussi traversé des heures sombres et il avait su s’en sortir. Cette pensée lui permettait de nourrir la conviction que Mathieu était celui par qui les choses pourraient changer, celui qui détenait les clés qu’elle ne parvenait pas à trouver seule.

Elle passa la matinée à attendre sa venue. Il devait récupérer ce qu’elle lui devait et elle pensait que ce serait également l’opportunité de prolonger leur conversation de la veille. Il avait souffert lui aussi, mais avait su tourner la page. Elle avait confiance dans les conseils qu’il pourrait lui donner. Et, même s’il ne souhaitait pas l’influencer, elle était convaincue que sa présence à ses côtés l’aiderait à trouver en elle la solution.

Le seul fait qu’il existe désormais quelqu’un dans le monde qui connaisse son histoire changeait tout. Elle n’était plus tout à fait abandonnée. Elle savait que lorsqu’elle renouerait avec des heures d’infinie tristesse, quand l’univers semblerait ne plus rien pouvoir lui offrir qu’une lente et solitaire agonie, elle pourrait se tourner vers Mathieu pour qu’il prononce les quelques mots qui suffiraient à la sortir de l’abîme.

Évidemment, elle ne comptait pas envahir son quotidien. Mais elle sentait au plus profond d’elle-même qu’un appel de temps en temps, un message écrit en quelques secondes ou une petite attention qu’elle n’attendrait pas suffiraient à lui redonner un peu d’espoir et le courage de fournir les efforts nécessaires à s’extraire de la situation dans laquelle elle se complaisait depuis bien trop longtemps maintenant.

Les heures passèrent et elle restait sans nouvelles de Mathieu. Leur soirée s’était poursuivie jusque tard dans la nuit et il avait beaucoup travaillé ces derniers jours. Rien d’étonnant à ce qu’il profite de sa première journée de repos pour jouer les prolongations sous la couette.

Mais l’après-midi s’écoula sans qu’il se manifestât.

Chaque minute qui passait assombrissait l’humeur de Marie. Se mêlaient en elle une attente fébrile d’échanger sur des sujets qui importaient réellement à sa vie, le désir de s’abandonner à une relation dans laquelle elle se sentait comprise et aussi le dégoût de s’accepter dépendante d’un autre, encore, la panique de voir ses sentiments vaciller sous des choix qui n’étaient pas les siens, la colère de s’être elle-même placée dans une telle situation, d’avoir abdiqué une part de sa liberté dans le vain espoir de trouver des réponses dans le regard d’un autre.

Elle n’était plus qu’une masse d’angoisse quand vint le soir. Comme une adolescente, elle ne cessait de vérifier que son téléphone n’était pas éteint, que la sonnerie était bien activée, qu’elle n’avait aucun problème de réseau. Mais tout fonctionnait parfaitement.

Elle coucha Gaël de bonne heure et, après avoir longtemps hésité, elle se résolut à mettre son orgueil de côté pour envoyer un message à Mathieu.

« Tout va bien ? Je devais solder ma dette aujourd’hui, mais je ne t’ai pas vu. N’oublie pas que les bons comptes font les bons amis. J’y tiens ! Dis-moi quand tu passes. Bises. Marie. »                             À peine quelques secondes plus tard, elle recevait une réponse :

« Désolé Marie ! J’ai profité de ma journée et je n’ai pas vu le temps passer. Mais rien ne presse. Ça te va si je viens jeudi à 19 heures ? Je dois aller dîner chez ma tante et je passerai devant chez toi. Je peux m’arrêter cinq minutes. Ou sinon, si ça ne t’arrange pas, dépose le chèque à l’épicerie quand tu y vas. Elle me le donnera. Je te souhaite de trouver des amis qui t’entourent. Mathieu »

 

 

 

 

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