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« Court est notre jour et immense est la nuit » 22/…

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Mathieu avait écouté Marie sans l’interrompre. Il mesurait l’ampleur de sa détresse et se rendait compte qu’il n’aurait jamais pu en soupçonner la profondeur. Quand il avait senti que la jeune femme fuyait quelque chose, il avait pensé à un mari violent ou un divorce difficile. Il avait aussi envisagé qu’elle put être veuve. Mais jamais ne l’avait effleuré l’idée que sa présence dans cet endroit isolé était en réalité un appel à l’aide. Sans être en mesure de comprendre, il pouvait néanmoins percevoir l’extrême souffrance de cette solitude dans laquelle Marie se sentait plonger depuis toujours. Il imaginait les premiers jours de son exil, l’attente d’un coup de fil, le frémissement du corps à chaque bruit de moteur, l’espoir déçu lorsque jamais la voiture ne s’arrêtait devant chez elle et le sentiment d’abandon dont elle avait dû être victime. Une fois de plus. Il s’expliquait mieux sa froideur, la distance qu’elle avait imposée entre eux. Marie n’était pas une femme libre. Elle était une femme blessée, une femme apeurée.

S’il comprenait que Marie n’ait pu entrevoir d’autre solution à sa détresse que la fuite, ses sentiments demeuraient ambigus. Il avait du mal à admettre que le mensonge au sujet de Gaël n’ait pu être évité. Cette petite part de l’histoire de Marie lui paraissait trouble et semblait plutôt relever d’un désir de vengeance ou d’un pur accès de méchanceté que d’une nécessité de se protéger à laquelle Marie se serait trouvée acculée. Il ne pouvait faire totalement abstraction du choc qu’elle avait certainement infligé à son époux, perdant du même coup la femme qu’il aimait et sa paternité. Comment aurait-il pu soupçonner que sa lettre relevait du pur fantasme, le produit d’un esprit écorché ? Il avait pu constater à titre personnel à quel point il est courant de vivre avec quelqu’un et de s’apercevoir après de longues années qu’il vous demeure parfaitement étranger.

Même si l’histoire que lui avait racontée Marie ne lui rendait pas l’homme avec qui elle était mariée sympathique, il ne pouvait s’empêchait de penser que sa naïveté devant l’état de Marie était peut-être empreinte de bonne foi et que lui-même n’aurait peut-être pas agi différemment s’il s’était trouvé à sa place. Marie semblait, par bien des aspects de sa personnalité, insaisissable. Cet homme s’était peut-être simplement senti dépassé, désemparé devant cette femme qui lui échappait. Ou peut-être que de feindre de ne s’apercevoir de rien avait été sa seule stratégie de défense pour ne pas se laisser envahir à son tour par la souffrance de sa femme à laquelle il ne pensait pas être capable de trouver une voie d’apaisement.

Ce qui se joue dans un couple est toujours complexe. Il en avait fait l’expérience. Quand sa compagne avait abandonné Mathieu quelques années plus tôt alors qu’il traversait une des périodes les plus difficiles de son existence, elle l’avait fait parce qu’elle ne reconnaissait pas en l’homme qu’il était celui qu’elle avait aimé. Et, pourtant, lui n’avait pas changé. Il n’avait fait que subir les événements de la vie en tentant de s’y adapter au mieux. Il avait évolué, mais, ce qu’il était réellement, profondément, son essence n’avaient pas été modifiés. Ça n’avait rien empêché. Elle avait cessé de l’aimer. Mathieu ne se sentait plus autorisé à lui en vouloir. Il en était même parvenu à la conclusion qu’il aurait certainement agi de façon identique à elle si les rôles avaient été inversés. Combien de temps aurait-il eu la force et la patience de soutenir une femme malheureuse ? Combien de temps aurait passé avant qu’il prenne le prétexte de son changement pour balayer la difficulté d’un revers de main et trouver une histoire plus légère ailleurs ? Ou, comme l’époux de Marie, aurait-il tout simplement fermé les yeux ? Aurait-il feint de ne percevoir aucun des milliers de micro-indices qu’avait dû distiller Marie dans leur vie commune ? Il est probable que par peur ou par lâcheté, il ait lui aussi choisi d’attribuer la tristesse nouvelle d’un sourire à un problème professionnel ou le manque d’entrain jusque dans les événements les plus gais à la lassitude du quotidien. C’était un constat peu glorieux, mais réaliste. Il était presque certain que lui aussi, à sa manière, se serait protégé de la douleur si atroce de Marie en essayant de l’ignorer. En s’identifiant ainsi au père de Gaël, Mathieu éprouvait une forme de ressentiment envers Marie pour cette histoire qui, pourtant, ne le concernait en rien. Sa confession l’avait tant éloignée de l’image romantique qu’il avait construite d’elle qu’il peinait à choisir le comportement qu’il devait avoir avec elle désormais. Il avait eu la naïveté de croire qu’il pourrait l’aider, qu’il saurait l’apaiser par quelques mots et une étreinte dès lors qu’elle se serait libérée de son secret. Mais il comprenait qu’il s’était trompé. Comme tous ceux qui avaient côtoyé Marie avant lui, il se sentait dépassé par la violence de ses émotions. Paralysé par la force de son chagrin.                                Il ne savait pas quoi dire à Marie qui se tenait devant lui, parfaitement silencieuse. Elle gardait le regard baissé sur sa tisane dans laquelle elle remuait inlassablement une cuillérée de miel. Il n’avait pas croisé ses yeux depuis qu’elle avait arrêté de parler et son calme le mettait mal à l’aise. Il craignait de se montrer maladroit s’il ouvrait la bouche. Il ne lui semblait pas concevable d’exprimer ses doutes quant à la façon dont elle avait quitté le domicile conjugal. Il ne la connaissait pas suffisamment pour savoir comment elle pourrait réagir à ce qu’elle pourrait percevoir comme un reproche. Il n’était pas non plus assez candide pour imaginer que l’aveu qu’elle venait de lui faire n’avait aucune conséquence sur son état psychique immédiat. S’il était vrai qu’elle ne se soit jamais confiée à personne, elle devait, malgré les apparences, se trouver dans un moment de vulnérabilité sans précédent. Mathieu ne pouvait pas, dans ces conditions, réagir autrement qu’en lui exprimant son soutien, même s’il demeurait partagé entre compassion et réprobation. Malgré tout, les mots qui auraient pu la rassurer restés coincés au fond de sa gorge. Il aurait pu simplement lui dire qu’il la comprenait, que tout allait s’arranger. Peut-être était-ce ce qu’elle attendait. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser que sa souffrance ne l’autorisait pas à torturer les autres et il ne cessait d’imaginer le désarroi de l’homme qu’elle avait aimé devant cette fuite, surtout s’il n’avait réellement pas eu conscience de sa détresse. De la même façon, la rassurer en lui promettant que son mal-être resterait transitoire et que sa vie retrouverait bientôt un cours normal lui paraissait vain. Il n’en savait rien et elle n’était pas dupe. Il ne se sentait pas de taille à maintenir une impartiale bienveillance. Il n’avait pas la force de l’écouter encore sans la juger. Cette confession l’avait éprouvé. Il ne s’attendait pas à un tel dénouement de leur relation quand il avait accepté de se rendre chez elle pour dîner.

La soirée était déjà bien avancée et la fatigue commençait à envelopper les corps. Marie s’était confiée comme jamais elle ne l’avait osé. Elle avait parlé d’une traite, plus longuement que jamais dans ses souvenirs. Ses mots, sa mise à nu, ce grand pas fait vers l’inconnu l’avait vidée de toutes ses forces et, à elle, le silence ne pesait pas. Elle n’avait aucune conscience des minutes qui s’écoulaient, sidérée par la libération de son secret. Elle était stupéfaite que sa confession ait pu se formuler si aisément, que les mots soient venus si facilement, comme si elle les tenait prêts depuis toujours dans son cœur pour qui voudrait l’écouter. Elle ne se serait pas crue capable d’évoquer cette partie de sa vie sans pleurer, sans s’effondrer. Les choses se montraient souvent bien différentes de ce qu’elle imaginait. Elle était également stupéfaite du sentiment qu’elle éprouvait. Elle avait l’impression d’être déchargée d’une chape de plomb qui pesait sur tout son être depuis plusieurs années. Elle se sentait infiniment reconnaissante au jeune homme qui lui avait permis d’amorcer cette métamorphose. Elle venait de tisser un lien indéfectible entre Mathieu et elle. Un lien qui supportait qu’on se passe de mots.

Marie bâilla, déchirant l’atmosphère épaisse dont ils étaient tous deux prisonniers. Mathieu en profita pour rompre le silence :

« Je crois qu’il est temps que je te laisse dormir. Je comprends à quel point les choses ont dû être dures pour toi et je souhaite vraiment de tout cœur que l’avenir te donne des raisons de croire en la vie à nouveau.

—        Merci Mathieu. Tu as fait beaucoup pour moi sans t’en apercevoir. Je crois que, ce soir, tu m’as raccrochée au monde des vivants. »

Le ton de la conversation reprenait les chemins de l’intime que Mathieu ne tenait pas à emprunter à nouveau dans l’immédiat. Il se leva et, avec une bonne humeur exagérée, lança un tonitruant et légèrement déplacé « Tant mieux alors ! » avant de se diriger vers la porte d’entrée.

« Je ne t’ai pas payé Mathieu. Je peux te préparer le règlement pour demain ? Tu passes le chercher ? Ça ne t’ennuie pas ?

—        Sans aucun problème. Je sais où te trouver.

—        À demain alors.

—        À demain. »

Épuisée, Marie se contenta d’ôter son pantalon et alla se coucher près de Gaël dans leur unique lit. Elle serra le corps du petit garçon endormi tout contre elle, elle huma la douce odeur de ses cheveux, admira ses fines lèvres entrouvertes et s’abîma dans le rythme profond de sa respiration. Elle ne le trouvait jamais aussi émouvant que lorsqu’elle le voyait ainsi, entièrement abandonné à ses songes. Son cœur se gonfla d’amour et d’angoisse mêlés. L’angoisse de perdre ce lien fusionnel, l’angoisse du temps où il lui faudrait rendre des comptes, s’expliquer sur son choix de le priver de son père. Rapidement, elle sombra dans un sommeil qui confinait au néant.

 

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