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« Court est notre jour et immense est la nuit » 21/…

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Et pourtant, c’est là que tout a déraillé pour de bon. J’ai perdu pied. Je ne voulais pas assumer la responsabilité d’un enfant. Je ratais tout ce qu’il y avait d’important dans ma vie. J’avais peur. Une peur infinie, incontrôlable. J’avais la conviction que c’était par cet enfant que viendrait l’ultime châtiment, par lui que je serais punie pour la dernière fois. Mais là encore j’étais seule face à moi-même et à mes doutes. Personne ne m’a aidée à me confronter au caractère irrationnel de ces pensées. Et peut-être que personne ne le pouvait puisque je gardais secret le fondement de tout.

Les rares fois où j’ai tenté de m’en ouvrir à une amie, à un proche, j’ai entendu des paroles rassurantes. Tout le monde passait par là. Ces sentiments étaient très normaux. La maternité allait de pair avec de lourdes responsabilités, mais, depuis l’origine de l’humanité, les femmes y parvenaient. Même des femmes plus jeunes que moi. Même des femmes qui avaient moins de chance dans la vie que moi. Des femmes qui ne jouissaient pas de mon confort matériel ou de mon admirable mari. Même elles y arrivaient. Il n’y avait aucune raison que je m’inquiète. Tout irait pour le mieux. Mais personne ne m’a jamais demandé « pourquoi ? » Pourquoi j’étais si angoissée. Pourquoi ces doutes m’assaillaient au point de prendre possession de moi.

J’étais si fragile à ce moment-là que je pense que si quelqu’un s’était donné la peine de me poser la question, j’aurais tout raconté. Je n’avais plus la force de dissimuler. Mais ces mots n’ont jamais été prononcés. Et la folie m’a envahie. Progressivement. L’obsession qu’il arriverait quelque chose à cet enfant dans l’unique but de m’infliger l’ultime correction de mon existence ne me quittait pas. Je ne pouvais me confier à personne et je me sentais infiniment coupable.

J’ai arrêté de travailler, prétextant une grossesse difficile. J’ai cessé de sortir de chez moi aussi. Et toute ma vie s’est couverte d’un voile noir. Et, là encore, personne ne m’a demandé « pourquoi ? » Mes proches m’ont laissée m’enfermer un peu plus dans cette solitude sans jamais me tendre la main. Parce que c’est toujours plus facile de fermer les yeux que de se confronter à quelqu’un qui sombre. Je ne leur en veux pas. J’ai contribué à créer cet isolement. Je le permettais avec mon incapacité maladive à appeler au secours. Plus que tout, je devais rester digne. Et je m’efforçais donc de donner le change. Toutes mes déviances étaient justifiées par une explication acceptable. Mon discours était bien rôdé. Il n’aurait pas fallu creuser beaucoup pour comprendre que je perdais pied, mais je sauvais les apparences au milieu de gens qui ne voulaient pas voir. Je leur procurais les arguments dont ils pouvaient user pour se protéger de mon malheur.

Les choses ne se sont jamais arrangées. J’ai sombré chaque jour plus profondément dans l’abîme. La rancune, la colère se sont ajoutées à ma détresse. Je haïssais mon mari, ma famille, mes amis de ne rien voir. Et je me haïssais encore plus de ne pas savoir leur demander de l’aide.

À la naissance de Gaël, l’amour s’est mêlé à tout ça. J’ai aimé Gaël follement au premier instant de sa vie. Je me suis raccrochée à lui comme s’il était ma dernière chance d’être un jour comprise et aimée. Et plus je l’aimais, plus je craignais qu’il me soit arraché. Et plus je l’aimais, plus je me sentais coupable de l’avoir engendré dans ce monde où il n’était né que pour incarner ma damnation.

Je suis devenue folle. Folle de douleur, folle de chagrin, folle d’angoisse. Je ne pouvais tout bonnement plus y arriver. J’étais débordée de toutes parts par mes émotions. Je ne parvenais plus à les dompter pour paraître saine d’esprit. Le simple fait de devoir exister me semblait insurmontable et la moindre de mes actions était réalisée dans la terreur du faux pas que je risquais de commettre. Chaque instant de bonheur ne faisait qu’amplifier l’effroi par anticipation de la catastrophe à venir.

Un matin, après une nuit trop courte et la tête emplie du brouhaha qui me tenait lieu de compagnie depuis si longtemps, j’ai nourri Gaël, comme tous les autres matins. Je l’ai habillé d’un petit gilet vert que j’adorais et nous sommes descendus au parking pour aller faire quelques courses. Nous avions eu une violente dispute la veille au soir avec mon mari. Il avait invité ses parents à dîner le lendemain et je l’avais supplié, en vain, d’annuler. Il m’avait reproché, à juste titre, de me couper du monde depuis la naissance du bébé et avait hurlé qu’il ne souhaitait pas vivre ainsi. Sans autre argument que les larmes qui n’avaient provoqué chez lui aucun mouvement de compassion, j’avais fini par abdiquer.

J’ai donc installé Gaël dans son siège auto pour aller récupérer le gâteau commandé par son père chez le pâtissier et j’ai démarré la voiture. Arrivée au premier virage, je fus saisie d’une impulsion. Sans que l’idée m’ait consciemment effleurée jusqu’ici, j’ai brutalement enfoncé l’accélérateur et j’ai continué tout droit, en fermant les yeux. Une fraction de seconde avant de percuter le muret en béton que je devais viser depuis le début, j’ai entendu Gaël babiller. Ces sons innocents m’ont fait l’effet d’une douche glacée. En un instant, j’ai perçu l’horreur de ce que je m’apprêtais à faire. J’ai pilé et évité l’accident.

J’étais terrorisée par ce qu’il venait de se passer. Je ne saurais te dire combien de temps je suis restée dans la voiture, tremblante, chacun de mes muscles secoué par la consternation d’en être arrivée à une telle extrémité. Comment avais-je pu exposer ainsi la vie de mon fils ? Et s’il m’avait survécu, comment avais-je osé prendre le risque de le rendre orphelin ? Mais, le plus terrible, c’était la petite voix qui me murmurait à l’oreille que c’était ce lien entre nous qui provoquait ma souffrance, l’attente qu’il soit rompu qui me rendait folle et que j’avais fait preuve de faiblesse en renonçant à le couper moi-même.

C’est cette musique dans ma tête qui m’a le plus terrorisée. Progressivement, j’ai eu peur de moi, plus que de toute chose. Je craignais autant de recommencer que d’avoir tort de ne pas oser. Alors, un matin, au lieu de l’habituelle promenade quotidienne dans le quartier, j’ai marché jusqu’à la gare, sans poussette, avec juste mon bébé dans les bras. Je me souviens de la fraîcheur de l’air dans les rues et de la touffeur de la station par contraste. Tous ces gens qui me bousculaient sans même me voir. J’avais la sensation de ne plus exister dans ce monde-là. Comme si, bien que j’aie freiné, l’encastrement de la voiture dans ce mur avait, à un niveau subtil, produit les effets qu’il aurait dû avoir. La paix de mon âme en était exclue.

Sans même jeter un œil au tableau d’affichage, sans même penser à acheter un billet, j’ai longé les départs. Je suis remontée tout au bout de la gare, tout au fond. Sur la voie la plus éloignée de l’agitation, il y avait un train en partance. Je n’ai vu personne sur le quai, affairé à trouver sa voiture ou traînant une trop lourde valise. C’était un signe. J’ai sauté dans le premier compartiment ouvert.

Ce n’était pas un TGV, mais un de ces vieux trains qui marquent plusieurs arrêts avant d’arriver à destination. J’aurais pu descendre au bout de la première heure. Reprendre mes esprits et attendre dans une petite gare qu’une rame me ramène chez moi. Ç’aurait été une aventure anodine. Personne n’en aurait jamais rien su et j’aurais regagné le cours de ma vie. J’aurais peut-être même réussi à m’en sortir. Mais je suis restée assise jusqu’au terminus.

Pendant les heures qu’a duré le trajet, je n’ai pensé à rien. Bercé par le roulis du train, Gaël a dormi tout le temps. Je le serrais contre moi, la joue appuyée à la vitre et je regardais défiler le paysage. Je ne connaissais pas la décision que je prendrais quand le voyage toucherait à sa fin. Ou plutôt, je le savais, mais je ne me l’étais pas encore avoué. Je savais que ce n’était pas rien, que j’étais en train d’accomplir quelque chose de décisif pour le reste de ma vie.

Il était plus de midi lorsque le train s’est immobilisé dans la dernière gare. C’était une petite station de campagne. Nous étions moins d’une dizaine de personnes à avoir poussé le périple jusque-là et aucun voyageur ne semblait attendre de départ. J’ai traversé le bâtiment désert. Même en province les guichets sont remplacés par des distributeurs automatiques. La vie paraissait avoir été totalement éradiquée de ce lieu. La placette sur laquelle j’ai débouché n’était guère plus vivante, mais ce calme presque surnaturel m’a rassurée. Je me suis assise sur un banc épargné par la neige pour nourrir Gaël qui n’avait pas mangé depuis le matin. Il était tout emmitouflé et ne semblait pas souffrir du froid le moins du monde.

Le silence et une brume saturée d’humidité enveloppaient tout. Les bâtiments étaient sombres et le moindre pas paraissait devoir résonner dans ces rues pavées. J’ai rapidement posé le regard sur le seul commerce à proximité en dehors du bar-tabac qui le jouxtait. C’était une agence immobilière. Pour la seconde fois de la journée, j’y voyais un signe.

C’était l’heure de la pause déjeuner dans une toute petite ville de province. Je me suis lancé un défi. Si la boutique était fermée, je retournais à la gare et je rentrais immédiatement chez moi. Si elle était ouverte, je commençais une nouvelle vie ici.

Je n’ai pas pressé Gaël de terminer son repas. J’ai attendu qu’il s’assoupisse, repu, et j’ai traversé la place d’un pas tranquille. J’ai poussé d’une main forte la porte de l’agence dont les locaux semblaient déserts. Elle s’est ouverte avec un tintement de clochettes. Un homme d’âge moyen est aussitôt apparu. Il devait être en train de déjeuner dans une cuisine au fond du commerce parce qu’une miette de pain restait accrochée au col de sa veste. Il souriait et se montrait disponible. Je me suis assise face à lui, un peu désemparée quand il m’a questionnée sur l’objet de ma recherche. J’ai hésité quelques secondes. J’ai légèrement rougi peut-être et je lui ai demandé le bien le plus isolé qu’il puisse me proposer.

Il m’a montré quelques maisons, toutes bien trop chères. J’ai alors précisé qu’il me fallait quelque chose de bon marché. Sans grand enthousiasme, il m’a parlé d’un terrain sans confort, mais à l’environnement très calme. Aucune photo n’apparaissait dans le dossier, mais il allait pouvoir m’y conduire quand il ferait moins froid et que le beau temps serait revenu. En altitude, il avait beaucoup neigé ces derniers jours et il voulait me faire comprendre que je ne pourrais pas apprécier la beauté des lieux dans ces conditions. Je crois surtout qu’il avait peur de me décourager en me présentant le terrain à la pire des saisons.

Mais moi, je ne pouvais pas me permettre d’attendre. Il fallait absolument que je profite de cette impulsion qui m’avait saisie le matin même. Plus tard, je ne reviendrais pas. La magie du moment serait passée. Alors, j’ai insisté pour qu’il m’emmène visiter sur-le-champ. Je n’avais pas l’habitude d’imposer mon désir comme ça. J’avais un sentiment de gêne intense et de grande satisfaction à la fois. J’assistais, comme spectatrice, à ma propre transformation.

Convaincu par mes arguments ou lassé de m’entendre, il a fini par accepter et il m’a amenée ici. J’ai tout de suite eu le coup de foudre pour ce lieu hors du temps. Dès la traversée du village, j’ai su qu’un peu de ma vie s’inscrirait dans ce paysage. J’ai signé le compromis de vente dans l’heure qui suivait. Sans hésiter. Le prix du terrain était bien en dessous du marché. Je l’ai payé avec des économies personnelles et en bradant quelques objets dont je souhaitais me séparer. Je ne voulais pas attirer l’attention en utilisant le compte commun. Personne n’a rien remarqué. Il me restait assez d’argent pour construire une toute petite maison et vivre quelque temps sans travailler si je savais me contenter de peu. C’est pour ça que je me suis satisfaite de cette cabane. Par défi. Comme un jeu. Pas par goût pour la décroissance ou la simplicité. Pas par désir de liberté. Rien d’aussi grand. Je voulais juste marquer une pause dans ma vie.

Dès que la vente a été actée et que le bâtiment a été posé, j’ai préparé ma valise et je suis venue m’installer. Je n’ai presque rien emporté. Moins que quand je partais en vacances. Quelques vêtements pour Gaël et moi, ses doudous et des livres, surtout des livres. De quoi lire et de quoi écrire. Les deux choses dont je doutais pouvoir me passer.

Je n’ai prévenu personne chez moi. Je n’ai pas cherché de prétexte à ma désertion. J’ai laissé le quotidien se dérouler comme d’habitude. À aucun moment je ne me suis sentie coupable de quoi que ce soit. C’était un peu comme si je m’étais dédoublée. Comme si ma vie du moment et la prochaine ne présentaient aucun lien.

J’ai tout de même rédigé une lettre avant de partir. Je n’ai pas expliqué ce qui m’avait conduite à cette extrémité. Ni les préparatifs des derniers mois. Je ne voulais pas qu’on me plaigne ou donner l’impression que je tentais de justifier mon acte. J’ai juste écrit que j’étais seule, depuis toujours. Que personne ne me connaissait réellement et que je ne trouvais pas ma place dans cette vie. Que j’étais épuisée de jouer cette comédie. Au dernier moment, sans l’avoir prémédité, j’ai rajouté que Gaël n’était pas le fils de mon mari. C’est faux, évidemment. Mais je tenais à tout prix à éviter qu’il le recherche et me l’arrache. Je ne voulais pas lui faire de mal. Juste me protéger. C’était une lettre folle. Je croyais que l’homme avec qui je vivais depuis plusieurs années me poursuivrait, qu’il mettrait toutes ses ressources en œuvre pour me retrouver, pour me faire revenir à la raison. Ou, si son orgueil l’en empêchait, une amie peut-être. Quelqu’un de moins concerné. Mais j’avais déjà perdu la plupart d’entre eux.

En arrivant ici, je n’ai pas cherché à effacer mes traces. Je n’ai pas changé de numéro de téléphone et j’ai toujours la même adresse mail que je consulte régulièrement. Mais, tu vois, personne ne m’a jamais appelée ou écrit. Je n’ai pas assez de valeur pour qu’on essaie de me comprendre, pour qu’on tente de m’aider, pour qu’on me pardonne. C’est pour ça que je suis ici.

 

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