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« Court est notre jour et immense est la nuit » 20/…

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—        Les choses ont commencé à aller mal longtemps avant que je m’installe ici. J’ai vécu cette jeunesse chaotique qu’ont bien des enfants sans qu’ils en conçoivent pour autant un handicap majeur à la poursuite de leur vie. J’ai toujours eu la sensation de ne jamais me trouver à ma place, de ne pas comprendre les codes de ceux qui m’entouraient. De décevoir, tout le temps. De ne jamais être à la hauteur. Je ne me souviens pas d’avoir ri petite. Je me laissais ballotter d’un endroit à un autre, d’un reproche à un autre, d’une récrimination à une nouvelle déception. J’ai grandi dans une famille où il était formellement interdit de se plaindre. La dignité était la valeur qui fondait tout notre fonctionnement. Et quand on est digne, on n’est pas triste de se sentir abandonnée. On n’est pas triste de n’être jamais entendue. On ne pense jamais à soi, à sa propre peine. Ce serait égoïste. Toutes ces émotions qui débordaient de moi, je les ai enfermées. Elles gênaient et entraînaient des jugements définitifs sur ce que j’étais. Égocentrique, susceptible, vaniteuse, excessive, tous ces adjectifs que ma mère m’assénait et qui me lacéraient de l’intérieur sans que j’aie le droit de m’en plaindre. Chaque fois que ces mots sortaient de sa bouche, elle m’infligeait une blessure que je ne parvenais pas à refermer. Je m’identifiais à ces mots. Je les sentais répandre en moi leur poison et me posséder.

Alors, pour continuer d’exister, je passais mon temps à essayer de m’adapter, de me transformer pour mieux répondre aux attentes, pour devenir celle que j’aurais dû être si je n’avais pas été affublée de toutes ces tares. Si bien qu’en grandissant, non seulement je décevais toujours autant les personnes que j’aimais, mais en plus je ne savais plus du tout qui j’étais.

D’abandon en abandon, j’ai perdu ma mère et mes amis. J’ai passé mon adolescence dans les affres de la dépression sans que personne ne s’en inquiète. Et je me suis sentie seule. Si seule. Plus seule que jamais. Je ne m’étais jamais trouvée en phase avec mon environnement, mais j’avais conservé la vague illusion que, malgré tout, il y aurait toujours quelque part quelqu’un pour me protéger. Des autres et de moi-même. Et puis, en grandissant, j’ai dû admettre que personne ne me comprenait, que moi-même j’ignorais absolument qui j’étais, mais, en plus, je me suis retrouvée livrée à moi-même. Je n’avais plus aucun lieu de repli où prendre une respiration. Et la vie s’est transformée en une lutte incessante. Sitôt que j’ai eu dix ou douze ans, je n’ai plus jamais eu d’autre objectif que de me sentir moins seule. J’étais prête à tout pour ça. Prête à croire n’importe quoi et n’importe qui. Pour un regard bienveillant, pour un encouragement ou un mot gentil. Alors, fais-moi confiance, j’ai bien morflé. Ce manque m’a livrée à une déferlante de déceptions et de grandes claques. Je m’en suis toujours remise, mais chacune d’elles a laissé une cicatrice en moi. Et certaines blessures rendent le fonctionnement des muscles, la respiration, les battements du cœur difficiles. Mais j’ai avancé tout de même. Sur un fil, le pas chancelant, mais j’ai avancé. J’ai grandi, j’ai étudié, j’ai travaillé, je me suis mariée. J’ai tout très bien réussi sans jamais en concevoir aucune fierté. Au contraire. C’est un sentiment de culpabilité qui se dégageait à chaque victoire. Le syndrome de l’imposteur. J’avais tant entendu que je ne valais rien que ces succès en devenaient incroyablement angoissants. J’attendais le jour où le monde entier réaliserait qui j’étais vraiment et me reprendrait tout ce qu’il m’avait donné. J’étais comme un gâteau amer et trop sec que tu enrobes de sucre et de crème pour en camoufler la véritable saveur. Je faisais illusion, mais je savais que la supercherie finirait par être découverte. Et plus cette pensée s’insinuait en moi et en chacune de mes conquêtes, plus elle teintait de honte jusqu’à la moindre de mes réussites, jusqu’au plus anodin de mes plaisirs, plus je m’efforçais de me comporter comme celle que je devais être et pas comme celle que j’étais. En mon for intérieur, j’étais rongée par l’anxiété, la peur d’échouer et la solitude. Mais je maintenais l’illusion en me faisant un devoir de toujours paraître gaie et séduisante. Pour retarder au maximum l’inéluctable moment où je serais découverte, je déployais des efforts insensés pour que tout le monde m’aime, pour sembler transparente et sans secrets, pour que personne n’ait envie d’aller au-delà des apparences. Mais j’ai si bien joué ce jeu que je m’y suis brûlée. Un jour, il y a plusieurs années de cela, bien avant la naissance de Gaël, un collègue a vu dans ma façon de me comporter avec lui, dans mes plaisanteries et derrière mon écoute attentive, une ouverture à aller plus loin. Il a tenté sa chance et essayé de m’embrasser. Je n’ai même pas compris ce qui se passait. Je tombais des nues. J’étais absolument inconsciente que mon comportement pouvait être équivoque. Si je me montrais toujours disponible et avenante, c’est seulement parce que je voulais qu’on m’aime. Alors, j’ai refusé poliment. J’étais mariée et heureuse. J’étais désolée qu’il ait pu mal interpréter l’affection que j’avais pour lui. C’était encore moi qui m’excusais cette fois. Comme toujours dans ma vie. Pardon d’avoir dit ça. Pardon d’avoir fait ça. Pardon d’être moi. Pardon d’être là. Et puis ce qui aurait dû s’arrêter là, en rester à un moment de gêne entre collègues a tourné au cauchemar. Il était vexé. J’étais une allumeuse et il ne comptait pas se contenter de mes excuses. J’allais apprendre à assumer ma frivolité. Il m’a attrapée par le bras, a bloqué la porte de son bureau et il m’a violée. Rien que ce mot est dégueulasse. Il traduit la violence de l’acte, mais reste empreint de la honte de la victime, de la souillure à jamais dans ta chair. Il faudrait en inventer un autre qui permette de ne pas se sentir coupable et salie, qui traduise, au-delà de la douleur physique, l’effondrement psychique qu’il augure, l’irréversibilité du mal qu’il cause, les blessures qui ne guérissent jamais. Quand il a eu fini, je suis sortie de la pièce sans crier, sans pleurer. J’avais un genou en sang et un ongle arraché. J’ai récupéré mon sac et mes clés de voiture et je suis allée chez le médecin. Je ne sais pas si je voulais faire constater le viol à ce moment-là, si j’envisageais de porter plainte. J’agissais comme un automate. Il ne me semble pas que j’aie été animée de la moindre pensée. J’allais consulter parce que j’avais mal. Pas pour me confier ou être aidée. Je ne crois pas. Le monde n’existait plus autour de moi. Malgré tout, sur le chemin, j’ai appelé mon mari. Il n’a pas répondu. J’ai échafaudé des milliers d’hypothèses depuis. J’ai réécrit l’histoire durant des nuits entières. Je me suis demandé des millions de fois si je me serais effondrée s’il avait décroché. Parfois, je pense que je lui aurais tout révélé. J’aurais attendu qu’il vienne me consoler, me porter, me dire que j’étais innocente de la faute dont, déjà et sans m’en apercevoir, je me rendais coupable. Tout se serait alors passé différemment. En réalité, rien n’est moins sûr. Je crois que je l’aurais de toute façon protégé de ma douleur. J’aurais bafouillé une ânerie et je lui aurais murmuré que je l’aimais. Il serait retourné à ses activités et on n’en aurait plus parlé. Tout était déjà joué à ce moment-là. Son absence ne changeait rien. J’étais seule. Encore. Définitivement. Chez le médecin, je n’ai rien dit. J’ai raconté que j’étais tombée. Je riais. Comme d’habitude. J’étais si maladroite, si empêtrée dans mon corps. Il n’y avait qu’à moi qu’il arrivait ce genre de choses. Je me suis moquée de moi, m’infligeant volontairement une violence supplémentaire, et je suis rentrée chez moi. J’ai passé plus d’une heure sous une douche bouillante à me laver avec une éponge à vaisselle pour essayer d’enlever la souillure qu’il avait déposée partout sur moi.

Et puis j’ai commencé à recouvrer mes esprits. Je suis sortie de la torpeur, du choc. Et j’ai entrepris de me repasser la scène dans la tête. J’ai trouvé que tout compte fait, je n’avais pas beaucoup résisté quand il m’avait saisi le bras. Je n’avais pas crié. Je n’avais pas mordu son sexe quand il me l’avait enfoncé dans la gorge. Pourquoi ? Je me demandais ce que je pouvais bien avoir qui clochait au point de ne même pas être en mesure de me protéger dans un moment pareil. N’importe qui aurait su réagir. Mais pas moi. Même quelque chose d’aussi élémentaire que ce qui se rapprochait de l’instinct de survie, je n’en étais pas capable.

Le doute s’est alors insinué en moi. Si je n’avais pas répliqué, c’était peut-être qu’au fond de moi je désirais ce qui m’était arrivé. Non. Je rejetais cette idée. J’étais certaine que non. Mais je savais que c’était ce que les autres penseraient si je parlais. Je serais forcément confrontée aux questions que je me posais moi-même. On me demanderait immanquablement pourquoi je n’avais pas crié, pourquoi je n’avais pas été plus blessée que ça si je m’étais vraiment débattue, pourquoi je n’avais rien dit au médecin quand il était encore temps de le faire. Je savais que je ne pourrais jamais supporter ces interrogations. Encore moins la lueur de doute que je verrais en permanence dans les yeux de ceux qui connaîtraient mon histoire. J’avais peur de la pitié aussi. Je redoutais d’être considérée comme une victime. Je voulais juste que ma vie redevienne ce qu’elle était quelques heures plus tôt. Je souhaitais avoir été malade ce matin-là, ne pas m’être rendue au bureau. Je désirais ce qui n’était plus. Puis, le mal s’est montré encore plus insidieux. La pensée a commencé à m’effleurer que je savais que je méritais ce qui m’arrivait. C’était évidemment ce qui expliquait ma réaction. J’avais subi le châtiment en y consentant. Et malgré cette incroyable abnégation, cette punition d’une faute imaginaire ne me délivrait de rien. Elle devenait elle-même le plus impardonnable des péchés. Celui dont je ne me relèverais pas parce que je demeurerais incapable de survivre au supplice qu’il faudrait subir pour l’effacer. Une fois encore, j’étais en tort. J’aurais pu éviter cette situation si j’avais crié. Quelqu’un serait venu. On était en pleine journée. Les bureaux grouillaient de monde. Mais je ne l’avais pas fait. Très vite, j’ai été convaincue que je n’étais pas victime, mais coupable. J’avais laissé faire. Tout était de ma faute. Alors, j’ai pleuré un bon coup. J’ai vomi beaucoup aussi. Et je me suis habillée. J’ai marché jusqu’à la cuisine et j’ai commencé à préparer le dîner de mon mari.

Quand il est rentré, il ne s’est aperçu de rien. Je lui ai servi la même histoire qu’au médecin. Une bête chute. Il l’a avalée. C’était normal. Et aussi la preuve de mon immense solitude. La détresse qui m’envahissait lui demeurait invisible.

Le lendemain, je suis retournée au bureau. Et j’ai revu ce salopard. Comme tous les jours pendant les cinq ans qui ont suivi. L’un comme l’autre, on a fait comme si rien ne s’était produit. Et j’ai fini par tenter de m’en convaincre. Je passais mon temps à me répéter que ce n’était rien. Cinq minutes dans une vie ne peuvent pas détruire ce que des années ont construit. Mais le mal distillait son venin en moi. Sournoisement. Progressivement. Je le savais, mais je m’entêtais à feindre l’ignorance.

Et puis, un peu comme une trêve ou un mot d’excuse du destin, je suis tombée enceinte de Gaël. C’était une excellente nouvelle. Un bébé pour me raccrocher à la vie. Une raison de continuer. J’étais heureuse.

 

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