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« Court est notre jour et immense est la nuit » 19/…

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Et c’était vrai. Tout était parfait ce soir-là. La luminosité du crépuscule, l’odeur du bouillon qui mijotait, la douce chaleur du printemps, le calme de Gaël, les bruits du jardin, tout était en harmonie. Marie nettoya la table des quelques miettes qui la jonchaient pendant que Gaël se débarbouillait avant d’aller se coucher. Il n’y avait pas de chambre dans leur maison et le lit jouxtait l’endroit où les adultes allaient souper. Mais Marie savait que le petit garçon ne serait pas gêné par leur conversation. Les journées passées au grand air lui garantissaient des nuits au sommeil profond. Elle embrassa Gaël avant de commencer à dresser le couvert pour le dîner. Le pot-au-feu avait embaumé toute la pièce et Marie retrouvait peu à peu des plaisirs oubliés.

Elle était en train de déposer le pain sur la table lorsqu’elle entendit un bruit de moteur qui signait le retour de Mathieu. La soirée allait pouvoir commencer.

Mathieu frappa doucement à la porte qui n’était pas fermée et s’ouvrit sous ses coups. Il exhalait de lui une odeur de shampooing aux œufs qui rappelait les douches de son enfance à Marie. Sans ses vêtements de travail, il paraissait plus jeune. Il portait un jean brut trop large et un polo rouge sans aucune marque. Marie pouvait facilement imaginer l’étudiant qu’il était encore récemment.

—        Ça sent bon ici ! Qu’as-tu cuisiné ?

—        Un pot-au-feu. La seule recette dont je me souvienne !

—        J’adore ça ! Ça me rappelle ma grand-mère. Elle mettait une tonne de gruyère râpé dans le bouillon et je me souviens encore du plaisir des filaments qui s’étirent quand tu manges ça. J’ai hâte de goûter le tien !

—        Premier faux pas… Je n’ai pas prévu de gruyère…

L’ambiance était détendue. Marie semblait avoir baissé la garde et Mathieu se réjouissait visiblement des quelques heures qu’ils avaient à passer ensemble.

Ils discutèrent de choses et d’autres en dînant, sans réellement prêter attention à ce qu’ils mangeaient. La conversation suivait son cours, fluide, et ils étaient absorbés par le plaisir de l’instant. Ils parlèrent du village, de la tante de Mathieu qui tenait l’épicerie. Marie raconta à Mathieu comme elle s’était montrée bienveillante à son égard, comme elle lui avait permis de vendre ses produits et de subsister sans se poser de questions. Elle lui confia à quel point elle avait toujours apprécié sa discrétion et sa répugnance aux commérages.

—        Pourtant, j’imagine que je donne matière à parler au village, non ?

—        Ah ça ! Je te le confirme ! Une jeune femme, qui paraît saine d’esprit, adopte l’endroit le plus reculé de la région, se fait construire un abri de jardin sans presque aucun confort alors qu’elle est manifestement originaire de la ville, s’installe dans sa cabane et y reste contre toute attente, mais sans être vue en bas autrement qu’en coup de vent et dont le fils ne va même pas à l’école, ça fait parler !

—        Même si je n’aime pas ça, je m’en doutais.

—        Je n’ai jamais rien entendu de méchant cela dit. Leurs théories sont même souvent plutôt drôles.

—        Comme ?

—        La rumeur circule que tu as tué ton mari et que tu te caches de la justice.

—        C’est faux.

—        Ou que tu es envoyée en éclaireur pour établir une secte.

—        Faux aussi. Quoique l’endroit serait propice. Tu me donnes une idée.

—        Que tu es un témoin protégé, mis au vert ici le temps qu’une grosse affaire soit jugée.

Marie rit.

—        Et toi ? Tu en penses quoi ? C’est quoi ton hypothèse à toi ?

—        J’évite d’inventer la vie des autres, moi.

—        Allez ! Ne me fais pas croire que tu n’as pas toi aussi une petite théorie !

—        J’avoue !

—        Je t’écoute…

—        Tout au début, j’étais fasciné par ton arrivée. Je voyais en toi une utopiste qui avait choisi de vivre ici en autarcie. Une pionnière de la décroissance qui appliquait les préceptes que beaucoup prêchent sans parvenir à s’y contraindre. Seule avec un enfant en plus ! Tu représentais pour moi un idéal de liberté. J’ai souvent eu envie de venir te voir, mais tu n’es pas réputée bavarde au village. Et comme je ne suis pas très causant non plus quand je ne connais pas, je n’ai pas osé. J’ai eu peur que tu me rembarres. Ou d’avoir l’air idiot face à toi, moi qui avais abandonné ces belles idées pour revenir vivre « chez Maman » ! En résumé, tu m’impressionnais. C’est pour ça que, quand ma tante m’a demandé de venir travailler chez toi, je ne me suis pas trop fait prier. Même si, je te le confesse, je nourris d’autres aspirations dans la vie que de creuser des trous. C’est beaucoup trop fatigant pour moi !

—        J’aime bien cette thèse ! C’est la plus chouette de toutes les conjectures que tu as évoquées jusqu’à présent. Ça me plaît ! Surtout qu’il m’arrive de me voir comme ça moi aussi, parfois.

—        Mais après, j’ai changé d’avis…

—        Quand tu m’as rencontrée.

—        Oui…

—        Et ?

—        Je crois que tu fuis quelque chose. Ou quelqu’un. Que tu te répares ici.

—        Peut-être.

—        Qu’est-ce qui t’a amenée ici, Marie ?

Mathieu avait perdu le pétillement de son regard. Cet éclat avait été remplacé par une douce bienveillance qui bouleversa Marie. Elle ne se braqua pas en écoutant sa question. Elle ne paniqua pas. Elle ne se renferma pas dans un mutisme protecteur, comme elle l’avait toujours fait jusqu’à présent avec lui. Gaël dormait sur le lit juste derrière elle. Elle pouvait entendre sa respiration paisible et profonde. Et l’atmosphère n’avait pas changé quand Mathieu avait prononcé cette dernière phrase, quand il avait osé cette question qu’il savait délicate. Tout était resté léger. En suspens, mais sans menace. Pour toutes ces raisons et parce qu’elle s’était promis d’avancer et de ne plus avoir honte, Marie répondit :

—        Tu as compris. C’est la lâcheté qui m’a conduite ici. Pas le courage ni une quelconque liberté. Je me suis moi-même constituée prisonnière de ce lieu magnifique. J’ai fui. J’ai fui ma vie, ma famille. J’ai fui la personne que j’étais alors, surtout. C’était comme une espèce d’énorme implosion. J’ai tout quitté du jour au lendemain, sans me retourner. Ça peut te paraître irresponsable comme ça, mais, en réalité, je n’avais pas le choix. Enfin si. J’avais le choix entre ça et me foutre en l’air. La fuite m’a semblé la moins mauvaise des alternatives.

—        Mais tu n’es pas arrivée ici sur un coup de tête ? On ne tombe pas sur ce trou paumé complètement par hasard. Et puis tu as acheté ce terrain. Tu n’as pas débarqué avec une valise sans avoir rien préparé. Il y avait forcément autre chose qu’une impulsion. Tu as obligatoirement dû organiser ta venue ici.

—        Tu as raison. Je reconstruis un peu l’histoire au fur et à mesure que le temps passe pour la rendre moins folle. J’essaie toujours de me laisser croire qu’il y avait un peu d’héroïsme dans ma décision et pas seulement de l’inconséquence et de l’égoïsme. Mais il faut dire que tu es la première personne à qui j’en parle. Et la vérité brute s’avoue difficilement. Pour tenir et avoir l’air moins moche, je me raconte des histoires, je m’invente une légende. Tu imagines ? La plupart du temps, je me dis que j’ai fait tout ça pour Gaël. Pour lui offrir une liberté qu’il n’aurait jamais pu savourer ailleurs. Mais, tout au fond de moi, je sais que je me mens. Et je crois que c’est ça qui me bouffe finalement. Je venais ici pour tourner une page et construire une nouvelle vie et je plie toujours sous le poids de mes fautes passées.

—        Elles sont si lourdes que ça tes fautes ? Je suis convaincu qu’il n’y a jamais rien d’impardonnable pour peu qu’on en tire un enseignement et que cette erreur nous fasse grandir. Je n’ai pas l’impression, du peu que je te connaisse, que tu aies pu ne pas réfléchir à ton passé ces dernières années. Tu en as eu le temps. Je ne crois pas qu’il soit possible de disposer d’autant de temps libre que toi sans en consacrer une partie à l’introspection. Peut-être que le moment est venu de te pardonner ?

—        J’en doute. Toute ma vie a consisté en une succession de mauvaises décisions. Il faut bien que j’en paie le prix.

—        Ou alors, tu en as payé le prix, comme tu dis, et il est temps de démarrer quelque chose de neuf.

—        Mais comment fait-on pour se pardonner ? Pour s’assurer qu’on a assez souffert et qu’on mérite à nouveau de vivre sereinement ?

—        Je ne sais pas.

—        Comment as-tu fait toi ? Quand tu étais au plus mal, quelle histoire t’es-tu racontée pour te convaincre que ta vie n’était pas entièrement derrière toi ?

—        Je crois que ça passe par la parole. Les choses ont commencé à s’éclaircir pour moi quand je suis devenu capable de mettre des mots sur ma souffrance. La première tentative a été difficile, mais, après, j’ai raconté mon histoire tant et tant de fois qu’elle a fini par s’émousser. Les faits étaient toujours là, les mots existaient toujours, mais j’avais usé leur capacité de nuisance. Je n’oubliais pas, mais ce qui s’était passé n’avait plus aucune prise sur moi. C’est quand j’ai ressenti ça que j’ai su que j’allais mieux et que j’ai pu avancer vers autre chose. Peut-être que de parler de ce qui t’est arrivé te permettrait d’y voir plus clair ?

—        Mais il faut avoir confiance pour ça. Et ça ne se décrète pas la confiance. C’est tout ce que je n’ai plus justement. J’en ai tellement dispensé à tort quand j’étais jeune qu’il ne m’en reste plus une once.

—        Ou alors, faute de confiance, tu peux te dire que tu n’as plus rien à perdre. Je ne peux pas te contraindre à croire en moi. Mais dans le cas où tu te confierais à moi et où j’en profiterais pour lâchement te trahir, y perdrais-tu tant que ça ? À quoi tiens-tu si fort ici, seule dans ta montagne, pour ne pas saisir une main qui se tend ?

—        Je n’ai pas peur de perdre quelque chose, Mathieu. J’ai peur d’avoir la faiblesse de croire que ça ira mieux.

—        Et, ce faisant, tu nourris toi-même le mal qui te dévore.

Tout en échangeant avec Mathieu, Marie se demandait si ce n’était pas précisément cet instant qu’elle avait espéré en l’invitant chez elle. Il lui paraissait plausible que ce dîner n’ait d’autre finalité que d’entendre Mathieu la pousser à se confier. Elle ne voyait peut-être en ce jeune homme qu’une opportunité de trouver de l’aide maintenant qu’elle se sentait prête à en recevoir. Il avait parfaitement raison lorsqu’il soulignait qu’elle n’avait rien à perdre. En venant vivre en pleine campagne, elle s’était raconté qu’elle y reconstruirait une vie nouvelle, une vie sans les regards qui pesaient sans cesse sur elle quand elle résidait en ville. Mais, en réalité, son déménagement n’avait été qu’une façon d’abdiquer tout espoir. Elle n’attendait rien ici. Elle laissait défiler les journées sans but et sans désir, si ce n’est celui que rien n’arrive. Une forme lente de suicide. Elle s’était extraite de la vie sociale et cédait au monde physique le moins de prise possible sur elle, en attendant que lui aussi lui rende sa liberté et mette naturellement fin à cette existence qu’elle ne parvenait pas à vivre.

Et puis, élément qu’elle avait négligé dans sa fuite, Gaël avait grandi. Il se construisait comme un être différent et indépendant d’elle. Là où Marie savait qu’il n’y avait qu’humiliation et déception à escompter, Gaël espérait l’amour et les honneurs. Il attendait de la vie tout ce qu’elle n’avait jamais pu cueillir et auquel elle avait définitivement renoncé. Cette innocence rendait Marie infiniment malheureuse. Chaque projet de Gaël la renvoyait aux espoirs brisés qui ne manqueraient pas d’écorcher son âme si pure. Même ici, préservés de ce qui l’avait blessée dans le monde, ils ne se trouvaient pas à l’abri de tout. Cet équilibre se révélait plus précaire de jour en jour. Mathieu avait raison. Elle n’avait plus rien à perdre. Alors, elle se mit à parler.

 

8 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 19/… » Laisser un commentaire

  1. Haaaaaaaaa mais quel suspens!!!!! Ton texte est génial, je suis impatiente de lire la suite! Je suis dans le même état qu’en attendant le dernier tome d’Elena Ferrante.

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