Accéder au contenu principal

« Court est notre jour et immense est la nuit » 18/…

2017-07-13 09.57.53 HDR

Le matin suivant, en se réveillant, Marie arborait tous les stigmates d’une nuit trop courte et noyée de larmes. Elle avait les yeux rougis et peinait à garder les idées assez claires pour réaliser les quelques gestes qu’elle exécutait habituellement en se levant. Elle attendait l’arrivée de Mathieu avec fébrilité. C’était le dernier jour du chantier et elle s’était fixé pour objectif d’en faire le premier jour de sa renaissance au monde. Elle ne voulait plus vivre dans la peur et elle voyait confusément en Mathieu l’opportunité d’instaurer ce changement pour lequel elle se sentait prête désormais. Elle avait conscience qu’elle ne devait pas céder à la radicalité dont elle avait parfois fait preuve. Il n’était pas question de plier bagage et de repartir d’où elle venait comme si ces deux années n’avaient jamais existé. Elle voulait simplement, et quoiqu’il dût lui en coûter, retrouver le chemin vers un comportement plus adapté et une place dans le monde qui avait continué à tourner même si elle n’y prêtait plus attention.

Elle envisageait sa décision comme une sorte de rééducation qu’elle s’imposerait à elle-même. Elle procéderait par étapes, un pas après l’autre, pour atteindre son objectif. Elle ne voulait plus avoir peur de vivre, peur des autres ou honte d’exister. Elle avait besoin de renouer avec la sérénité des gens sans histoire et parvenir à proposer ce modèle de vie à Gaël.

Plus que l’isolement dans lequel elle se complaisait depuis deux ans, c’était la crainte que Gaël se construise dans ses pas qui la terrorisait. Rien ne la rendait plus triste que d’imaginer qu’elle puisse avoir transmis à son fils une prédisposition au malheur. Elle portait la responsabilité d’avoir mis au monde cet enfant et elle se sentait accablée par les conséquences de cette décision que prennent pourtant tant d’êtres humains. Elle ne comprenait pas comment les parents pouvaient s’aveugler de bons sentiments et prétendre que leurs bébés étaient les fruits de l’amour. Elle était convaincue que tous, en réalité, savaient que leur descendance n’avait été conçue que dans le but de rendre leur propre vie moins vaine, pour en conjurer à la fois la vacuité et l’essence éphémère. C’était une malédiction qu’on jetait sur un enfant quand on lui donnait naissance. Il était indispensable, pour réparer cette faute, de tout tenter pour le préserver du malheur, pour l’en tenir éloigné le plus longtemps possible. C’était ce que Marie avait hasardé, maladroitement, en venant vivre ici. Mais elle devait désormais accepter une part de risque et permettre à Gaël de se confronter, sous sa surveillance, au monde. Il était nécessaire qu’elle admette l’individualité de son fils et lui donne la possibilité de construire sa propre personnalité.

Lorsqu’elle entendit la voiture de Mathieu ralentir pour avancer sur son terrain, Marie sortit de la maison sans attendre pour aller l’accueillir. Le dos moite de sueur et le cœur battant la chamade, elle se concentrait du mieux qu’elle pouvait pour paraître ouverte et disponible, pour retrouver l’apparence de l’insouciance qu’elle avait connue jadis, à une époque où vivre, sans être exempt de douleur, semblait plus facile.                                                                       Elle avait en tête de proposer à Mathieu de dîner le soir même pour fêter la fin du chantier. Elle avait lancé ce genre d’invitation des centaines de fois dans son ancienne vie et elle s’efforçait de retrouver le naturel d’alors, la facilité avec laquelle elle communiquait avec autrui, la légèreté du temps où les choses avaient si peu d’importance et où elle ne devait pas sans cesse penser aux conséquences du seul fait d’exister.                                                   Mais elle avait perdu l’habitude qui crée ces automatismes. Elle se sentait bête à attendre, debout dans le jardin, que Mathieu sorte de sa voiture. Elle se trouvait encombrée de son corps qu’elle percevait comme une entité bien distincte d’elle-même, un véhicule qui ne lui appartenait pas tout à fait et qui pouvait lui échapper à chaque instant. Elle avait conscience de ses bras pantelant le long de son buste voûté et trop maigre. Elle réalisait soudain qu’elle n’avait pas de miroir chez elle et n’avait que très peu croisé son reflet au cours des deux dernières années. Elle avait perdu toute habitude de prendre soin d’elle et, tout à coup, elle s’imagina gauche et laide.

Une vague de chaleur parcourut tout son corps pour finir par enflammer ses joues et elle sentit la panique la gagner. C’est à ce moment précis, à l’instant même où elle s’apprêtait à renoncer et à rentrer chez elle sans même le saluer, que Mathieu s’extirpa de la voiture, un sourire radieux au visage.

Marie se rappela alors ses résolutions du matin et s’efforça d’agir comme elle l’aurait fait quelques années auparavant. Elle avança d’un pas dans sa direction et s’inclina vers lui pour l’embrasser sur les deux joues. Surpris par ce changement d’attitude, Mathieu marqua un temps d’arrêt avant de se saisir du mouvement et d’agir comme s’il y avait lieu de ne manifester aucun étonnement.

—        Tu as passé une bonne soirée ? Prêt pour cette dernière journée de travail ?

Le ton enjoué de Marie et le basculement vers le tutoiement masquaient mal son malaise que Mathieu prit pour de la timidité et qui l’amusa. Il sourit très franchement, encourageant Marie à continuer sur sa lancée.

—        Serais-tu libre pour dîner à la maison ce soir ? Pour fêter la fin des travaux. Je ne suis pas une grande cuisinière, mais je me suis dit que ça pouvait être sympa de prendre un peu le temps de se parler ailleurs qu’entre deux portes.

—        Avec plaisir. Je ne peux pas te dire que je ne suis pas étonné, mais je n’en suis pas moins ravi.

Les choses semblaient aussi normales que Marie les avait souhaitées. Elle avait proposé, il avait accepté. Elle allait retrouver les joies d’une soirée passée en bonne compagnie, les délices d’une conversation avec quelqu’un qu’on apprécie. Elle s’en réjouissait plus qu’elle ne s’en inquiétait. Et ce simple constat l’emplissait d’une confiance en elle qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps.

Soucieux de terminer son travail avant la tombée de la nuit, Mathieu ne prit pas le temps de déjeuner. Au fil de la journée, Marie sentait une tension monter dans l’atmosphère. Elle craignait de ne plus savoir cuisiner. Elle se nourrissait presque exclusivement de fromage, de pain et de fruits depuis deux ans et avait perdu toute habitude de préparer un véritable repas, à l’exception des soupes qu’elle moulinait l’hiver. Elle n’était même pas certaine de disposer de la vaisselle nécessaire à un dîner à trois. Elle s’inquiétait de ne pas parvenir à alimenter la conversation. Elle craignait qu’ils ne trouvent rien à se dire, qu’ils découvrent qu’ils n’avaient pas le moindre point commun et qu’ils ne partageaient aucun centre d’intérêt. Ces doutes ne suffirent pas à avoir raison de sa motivation et, lorsqu’elle descendit au village en début d’après-midi, la petite main de Gaël blottie dans la sienne, l’inquiétude le disputait en parts égales à la satisfaction d’avoir repris sa vie à bras le corps et de sortir d’une trop longue pénitence qu’elle s’était elle-même infligée.                                          Elle fit rapidement le tour des quelques commerces du village où elle acheta les ingrédients nécessaires à cuisiner un pot-au-feu, la seule recette dont elle parvenait à se souvenir. Elle mit également dans son panier un paquet de pâtes pour le cas où elle raterait le simplissime plat et une grande tarte aux myrtilles puisqu’elle n’était pas équipée de four pour en cuire une maison.

Comme à chacun de leurs passages, Gaël se vit offrir une sucette par l’épicière et remonta chez eux en sautillant sous un soleil chaud, la friandise dans la bouche. Tout semblait doux et facile en cette fin de journée, comme une percée de ciel bleu dans les nuages et le brouillard des années passées. C’est donc sans trop d’angoisse que Marie prépara la viande, éplucha les légumes et mit le tout à mijoter dans l’attente de l’heure du dîner. Concocter ce repas lui avait permis de renouer avec des sensations heureuses de son enfance. Elle se remémorait sa mère, le soir tombant, debout dans leur petite cuisine, un tablier ceint autour de la taille, en train d’éplucher les mêmes légumes qu’elle en ce moment. Elle se souvenait le bruit de la cocotte-minute orangée qui chuintait la vapeur et recrachait de l’eau bouillante par son petit bouchon dont elle guettait l’instant où il se mettrait à tourner. À la seconde où il débutait sa ronde folle, Marie hurlait un « Mamaaaaaan » sonore et sa mère enclenchait le décompte des minutes qui les séparaient de la dégustation. Et puis l’odeur. La délicieuse odeur des poireaux qui embaumait tout leur appartement. Elle regretta alors de ne pas avoir cuisiné ces dernières années. Elle avait involontairement privé son fils de souvenirs à faire remonter à lui lorsqu’il serait grand et malheureux. Elle se promit d’y remédier.

Alors que le jour baissait à l’horizon, elle prépara un repas léger pour Gaël et s’assit près de lui pendant qu’il le dégustait. Elle savourait chacun des gestes du petit garçon et se repaissait de son odeur d’herbe et de sueur mêlées. Elle connaissait par cœur chacun de ses traits, la douceur de sa peau, les constellations de ses grains de beauté, la bonté résolue de son regard, l’éclat de ses dents lorsqu’il souriait. C’était tout cela qui la maintenait en vie. Elle n’aurait jamais soupçonné avant de découvrir la maternité qu’une telle violence de sentiments puisse exister. Chaque fois qu’elle observait son fils, elle était submergée par un tsunami de tendresse douloureuse et de désespoir enchevêtrés. Il n’y avait rien de serein et doux dans cet amour. Il n’était question que de déchirements à venir et de souffrances imposées : celle à laquelle elle l’avait contraint en lui donnant la vie et celle qu’il lui infligerait quand il l’abandonnerait pour grandir loin d’elle.

Gaël avait perdu l’habitude de la regarder lorsqu’elle le dévisageait de la sorte. Pour ne pas voir la détresse qui émanait de tout son être certainement. Il continuait son repas, semblant ne se rendre compte de rien, tantôt les yeux égarés dans le vague, tantôt occupé à jouer avec une brindille ou, même, ses propres doigts.

Mathieu passa la tête dans l’entrebâillement de la porte au moment où Gaël avalait la dernière bouchée de son dessert.

—        Je cours prendre une douche chez moi et enfiler un jean propre et je reviens. C’est bon pour toi ?

—        C’est parfait. Prends ton temps. Je t’attends.

—        Tu veux que je rapporte quelque chose ? Du vin ?

—        Non, non. J’ai tout prévu. Il ne manque que toi.

 

 

 

4 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 18/… » Laisser un commentaire

  1. Génial! J’ai hâte d’en lire plus. Il y a de plus de plus de suspens! Je suis trop excitée à l’idée de lire la suite. Viiiiiiiiiiiiiiite.

  2. Ah ah le pot au feu 😂😂😂
    Ben dis donc elle est capable de sacrés efforts mais ira-t-elle au bout de la démarche ??? Il n’y a que toi à le savoir pour l’instant 😉

Et vous en pensez quoi?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s