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« Court est notre jour et immense est la nuit » 17/…

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Mathieu retourna à son chantier sans insister. Il n’était pas un invité ici, mais un simple ouvrier. Il devait prendre garde à ne pas l’oublier en posant des questions auxquelles Marie ne souhaitait manifestement pas répondre. Le fait qu’il se soit livré n’avait pas suffi à la mettre en confiance. Elle ne s’était pas sentie redevable d’une confession envers Mathieu comme l’auraient été la plupart des gens qu’il connaissait. Cette réaction ne fit que renforcer la fascination que Marie exerçait sur lui. Elle était froide, distante, manifestement instable et imprévisible. Mais il n’en était pas moins attiré par elle. Il ne s’agissait pas du tout d’une attraction physique. Elle était jolie, mais pas séduisante. Et puis, si glaciale que Mathieu ne pouvait rien envisager de charnel avec elle. Mais elle dévoilait si peu d’elle que Mathieu avait follement envie d’en savoir plus. Il sentait qu’elle avait dû vivre des choses peu communes avant d’atterrir ici. Il percevait sa fragilité et s’était convaincu qu’il pourrait l’aider si seulement elle s’ouvrait un peu à lui.

Mais Marie n’avait aucune intention de parler de son passé avec cet inconnu. Elle avait tout quitté alors que Gaël n’était encore qu’un bébé pour tenter d’oublier, de commencer quelque chose de neuf. Elle avait laissé derrière elle un homme, ses parents, un métier, une maison qu’elle aimait et tout ce qu’elle avait patiemment accumulé sa vie durant, n’emportant avec elle que l’immense culpabilité de ne plus pouvoir jouer le jeu de la fille et de la femme aimante et un petit espoir que sa fuite demeure juste une parenthèse dans un tumulte devenu trop grand. Tous ces sacrifices, elle les avait consentis dans l’espoir de se reconstruire. Ce n’était pas pour laisser revivre tout ça à la première demande d’un étranger.

Malgré tout, et même si elle avait rapidement coupé court à la conversation, les questions de Mathieu avaient ravivé en elle des émotions qu’elle mettait habituellement toute son énergie à tenir à distance. Elle se sentait submergée par l’angoisse et à nouveau rongée par le poids de cette responsabilité de ne pas se montrer à la hauteur. À cela s’ajoutaient les craintes qu’elle nourrissait depuis quelques semaines quant à l’éducation de Gaël.                                    Ces quelques mots de Mathieu lui faisaient comprendre que ces deux années passées loin de tout n’avaient rien reconstruit. Peut-être que la déliquescence avait été moins rapide que si elle était restée. Mais le mal continuait à la grignoter insidieusement. La terreur qu’elle ressentait depuis toujours avait pris des proportions inquiétantes juste avant son départ et sa fuite avait en réalité à peine permis de contenir sa croissance. Le problème n’était pas réglé. Elle s’apercevait, depuis que Mathieu travaillait chez elle, qu’elle n’allait pas mieux. Et plus ce constat s’imposait, plus la terreur s’emparait d’elle.

Le reste de la journée s’écoula dans un abîme de tristesse et de désarroi. Marie déploya toute l’énergie dont elle disposait encore à éviter le moindre contact avec Mathieu et à faire avorter toutes ses tentatives de dialogue. Mathieu comprit qu’il avait une nouvelle fois dépassé les limites que lui avait tacitement fixées la jeune femme. Il se sentait déstabilisé par ses réactions. Il lui semblait qu’elle n’avait de cesse d’envoyer des signaux contraires. Elle se montrait amicale et semblait ouvrir la porte pour permettre à Mathieu de la découvrir, mais, le moindre mot pouvait l’effaroucher et faire s’écrouler la pyramide qu’ils avaient commencé à bâtir ensemble.

Mathieu demeurait néanmoins captivé par Marie. Il ne savait pas si c’était son choix de vie ou ce qui se cachait derrière qui l’attirait, mais il ne pouvait nier qu’il recherchait une connexion avec elle. Il pouvait sentir en sa compagnie une subtile modification de l’atmosphère, comme des ondes qui ne se manifesteraient qu’en leur présence à tous les deux. Quelque chose de plus grand qu’eux et contre lequel il était inutile de lutter.

Il ne pouvait concevoir que le destin ait mis sur son chemin une femme comme Marie dans un lieu comme celui-ci et qu’il n’y ait pas un enseignement à en tirer, un message à écouter. Malgré tout, Mathieu n’avait pas l’âme d’un conquérant. Si Marie se fermait à chacune de ses approches, il ne se jugeait aucune légitimité à persévérer. Il commençait à croire qu’il était le seul à distinguer le petit quelque chose qui les unissait. Tout ce qu’il pensait percevoir chez elle n’était peut-être que le fruit de son imagination. Il ne se sentait aucun droit d’insister. Il était déçu, mais il se faisait un devoir de respecter les limites de Marie. Les plus belles rencontres dépendent souvent du moment. S’ils devaient se découvrir, la vie leur en donnerait l’opportunité en un temps plus favorable. Pour cette raison, Mathieu ne s’attarda pas le soir lorsqu’il passa chez Marie pour lui dire que le chantier serait terminé le lendemain. Il resta sur le pas de la porte et la salua avec un sourire bienveillant. Suffisamment ouvert pour lui permettre d’établir le contact avec lui si elle en avait envie. Suffisamment distant pour qu’elle ne se sente pas contrainte. Elle ne le retint pas, mais ne se trouva pas pour autant soulagée par son départ. Elle resta longtemps, assise sur le pas de la porte, dans la douceur du soir. Elle regardait Gaël jouer au loin. Elle souriait lorsqu’elle surprenait des bribes de sa conversation avec lui-même. Le petit garçon était insouciant. Il ne semblait pas souffrir de la douleur de sa mère même si depuis quelque temps, il donnait l’impression de la fuir quand elle se trouvait au plus mal. Il aurait été insupportable à Marie de se sentir responsable du malheur de cet être innocent et elle œuvrait de son mieux à ce que sa légèreté soit préservée. Le fait qu’il l’évite dans les moments où elle n’était pas capable de le protéger lui convenait.

Pourtant, ce soir, elle ne pouvait pas nier que quelque chose avait changé en elle. Elle ne savait décider si c’était une amélioration de son état ou un nouveau pas vers l’abîme. Elle se laissait subjuguer par l’idée que la vie ne tient à rien la plupart du temps. Il avait suffi d’une canalisation percée et de quelques mots qui refusaient de sortir de sa gorge pour qu’un nouveau processus se mette en branle dans son esprit. Très peu de temps en arrière encore, il apparaissait à Marie qu’elle avait agi du mieux possible pour Gaël et elle lorsqu’elle avait emménagé ici. Elle s’était même parfois trouvée courageuse d’avoir tout quitté pour offrir à son enfant une vie proche de la nature, une vie de totale liberté. Dans ces moments-là, elle faisait mine d’oublier les raisons de son départ et, pour quelques instants, elle regardait son fils, heureuse.

Le reste du temps, elle se contentait de vivre sans trop penser. Elle enchaînait les journées, toutes presque semblables les unes aux autres. Elle agissait comme s’il n’y avait pas eu d’avant. Comme si, au monde, il n’y avait qu’eux deux. Si elle n’était pas heureuse, cette façon qu’elle avait eue de se construire un nouveau quotidien la tenait néanmoins assez loin du gouffre pour qu’elle ne craigne pas d’y basculer d’un instant à l’autre. Son besoin de se protéger diminuait et elle avait pu, au cours des deux années qui venaient de s’écouler, respirer, desserrer l’étreinte de l’angoisse et, peut-être, de la folie.                         Mais ce nouveau souffle n’avait pas ouvert la porte à la sérénité lorsqu’il s’était installé. C’est la culpabilité de Marie qui avait fait surface. Quelques semaines avant l’inondation, elle avait déjà commencé à se sentir responsable d’une situation qui ne présentait pas que des avantages, essentiellement pour Gaël. C’était un sentiment vague dans un premier temps. Elle n’avait tout d’abord pas su exactement à quoi l’attribuer et elle avait même cru que c’était une nouvelle forme d’anxiété qui pointait le nez.  Puis, elle avait commencé à s’écouter et à accepter que cette vie au grand air fût aussi une vie de reclus. Ce répit avait été une nécessité, mais elle prenait conscience que Gaël ne se nourrirait pas exclusivement d’elle pour l’éternité. Elle n’était pas un repère suffisamment stable pour conserver à sa charge toute l’éducation du jeune homme qu’il deviendrait. Il aurait besoin de modèles masculins pour se construire, de référents différents d’elle qui lui apporteraient des idées nouvelles à confronter à celles de sa mère. Et, surtout, il aurait besoin d’amis. Elle ne serait pas éternelle et elle ne pouvait pas continuer à vivre sans penser à ce qu’il adviendrait de lui après elle. Rien ne la terrorisait plus que la solitude de l’âme et elle ne voulait pas qu’il se retrouve un jour seul au monde.

L’arrivée de Mathieu n’avait fait qu’ouvrir une plus grande brèche dans sa conscience à ce sentiment de faute commise et au doute. Mathieu, avec sa bienveillance, sa douceur et sa générosité lui avait rappelé que l’altérité n’est pas toujours un danger. Elle s’était sentie déstabilisée par cet homme qui lui renvoyait l’image d’un ailleurs où de bonnes choses existaient pour son fils et où, pourtant, elle ne se considérait pas prête à retourner. Elle s’était alors demandé si elle le serait un jour ou si cet exil s’avérait définitif. Et, comme son cœur et tout son être lui hurlaient d’accepter que sa situation était bel et bien irrémédiable, que jamais elle ne se montrerait capable d’affronter la réalité à nouveau, l’horreur de son choix l’effraya. Elle se souvint du proverbe selon lequel il faut tout un village pour éduquer un enfant et elle prit conscience que son village ne comptait qu’une seule maison. Il lui apparut soudain qu’elle n’avait jusqu’alors jamais réellement pensé à l’éventualité de sa disparition. Qu’adviendrait-il de Gaël si elle décédait prématurément ? Il ne connaissait qu’elle. Elle l’élevait loin de sa famille, loin de tout ami. Elle doutait même qu’il restât au monde quelqu’un qui l’aime suffisamment pour prendre son fils en charge s’il lui arrivait quelque chose. Comment avait-elle pu en arriver là ? Elle avait perdu l’esprit jusqu’à s’aveugler. Elle s’était laissée emporter par un fantasme de toute-puissance d’une telle ampleur qu’elle avait cru pouvoir tout représenter pour son fils.                                                                           Elle n’avait jamais ressenti autant de haine à son égard, autant de dégoût d’elle-même que quand elle prit conscience de ce qu’elle avait réalisé ces deux dernières années. Alors qu’elle s’était leurrée en se prétendant courageuse maintes et maintes fois, sa lâcheté lui explosait au visage, dévastant tout ce qu’elle avait cru construire sur son passage. Elle n’avait agi que dans son propre intérêt, sans jamais penser à Gaël, l’envisageant ni plus ni moins que comme une extension d’elle-même. Du pur égoïsme.

Après de longues heures passées à pleurer en silence cette nuit-là, Marie en vint à considérer que, si elle perdait une minute de plus à verser des larmes, elle rendrait son comportement impardonnable et ses conséquences irréversibles. Le passage de Mathieu dans sa vie était après tout peut-être un signe de l’univers. Le petit électrochoc qui lui manquait pour reprendre le cours de son existence, mettre fin à cette punition qu’elle leur infligeait depuis bien trop longtemps. Elle décida que le lendemain serait l’aube d’une vie nouvelle et, résolue, alla se coucher.

 

 

 

 

 

 

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