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« Court est notre jour et immense est la nuit » 15/…

image.pngAprès le départ de Mathieu, Marie rangea consciencieusement tout ce qu’elle avait sorti et lava à l’eau bouillante tout ce qu’il avait touché. Elle avait développé cette obsession de la propreté quelques mois avant de venir vivre ici, pendant sa grossesse. Elle s’était d’abord persuadée que cette maniaquerie était une réaction hormonale tout à fait normale. Elle allait avoir un bébé et avait envie de l’accueillir dans un cocon immaculé. Pourtant, rapidement, elle s’était laissée débordée par ce qui n’avait plus rien d’agréable, mais était devenu une véritable nécessité. Elle pouvait passer des heures entières à désinfecter un objet minuscule qu’elle imaginait, soudainement, avoir été contaminé. Plus elle s’adonnait à ses rituels de nettoyage, plus la panique la gagnait. Mais elle ne se sentait pas non plus capable de s’en passer. C’était devenu comme une force extérieure qui s’emparait d’elle et la contraignait à agir d’une façon qui la rendait encore plus malheureuse. Quand elle était saisie de ces compulsions, elle s’observait faire, comme étrangère à elle-même et ressentait une immense pitié pour la femme qu’elle était devenue.Tandis qu’elle nettoyait avec la plus grande minutie un dossier de chaise, Marie cherchait ce qui dans la conversation qu’elle venait d’avoir avec Mathieu avait pu déclencher ce comportement. Ces quelques phrases échangées l’avaient bousculée. Les paroles du jeune homme n’avaient rien d’intrusif et, pourtant, Marie les avait perçues comme une agression. Maintenant que Mathieu était parti, elle se sentait coupable de sa réaction. Elle ne pouvait s’empêcher de ressasser chacun des mots qu’elle avait prononcés. Elle cherchait à se remémorer le moindre de ses gestes et à revoir en pensée le regard qu’avait porté Mathieu sur elle alors même qu’elle savait que, au cours de leur conversation, il avait bien pris garde à ne pas croiser ses yeux. Marie ne ressortait pas à son avantage de ce décryptage un peu fou. Elle avait dû donner à Mathieu l’impression qu’elle cachait un secret. Elle aurait aimé deviner ce qu’il pouvait bien s’imaginer d’elle. Une femme vivant totalement isolée dans une région qu’elle ne connaît pas. Une femme qui s’effarouche à la moindre question. Une femme que la plus élémentaire des sympathies agresse. Elle avait la certitude qu’elle avait l’air coupable. Elle devait porter toutes ses fautes sur son visage. Cependant, ce qui l’effrayait le plus, ce n’était pas ce que pouvaient s’imaginer les autres de ces torts qu’ils devinaient. Elle craignait surtout d’être en train de devenir réellement cette personne étrange qu’elle offrait de plus en plus en spectacle. Marie avait toujours eu conscience de sa fragilité. Depuis son plus jeune âge, tout ce que sa mère avait qualifié de gaucherie, toutes ces bizarreries dont sa famille et ses camarades se moquaient, toutes ces différences, Marie les avait toujours précisément identifiées comme sa faille. Toute petite déjà, alors qu’elle ne devait pas avoir plus de quatre ans, elle se faisait l’effet d’être une simple spectatrice de sa propre vie. Quantité d’événements se déroulaient sans cesse autour d’elle sans qu’elle parvienne à y prendre part. Les enfants s’amusaient entre eux à l’école, mais elle ne comprenait pas leurs jeux. Ses parents la faisaient participer à leur quotidien, mais elle ne saisissait pas ce qu’ils attendaient d’elle ni les motivations de leurs comportements. La vie entière se déroulait comme si elle avait un temps de décalage avec les autres. Elle avait beau déployer tous les efforts dont elle était capable, se concentrer sur les espérances des personnes qui l’entouraient, elle demeurait une source intarissable de déception. Distraite, maladroite, gauche. Rien ne parvenait à effacer ces qualificatifs du vocabulaire de sa mère lorsqu’elle parlait de sa fille. Ni ses résultats scolaires bien au-dessus de la moyenne, ni ses réussites sportives, ni les liens sociaux qu’elle parvenait à créer au prix d’innombrables sacrifices. Rien. Tout était toujours entaché par ces mots qui lui collaient à la peau. Les succès à l’école avaient peu de valeur puisqu’ils ne lui demandaient aucun effort. Les récompenses qu’elle recevait en compétition étaient évaluées à l’aune de ce qu’elles auraient pu être si elle avait été moins molle, moins empruntée, plus investie. Et aucun ami ne trouva jamais grâce aux yeux de sa mère. Comme si, en acceptant de la fréquenter, les personnes abdiquaient toute prétention à une quelconque valeur. Ou peut-être que seuls s’aventuraient à tisser des liens avec elle des individus qui n’avaient déjà plus grand intérêt pour les autres. Elle ne le comprit jamais. La vie avait toujours été pour Marie une lutte incessante, essentiellement contre elle-même. Cette bataille perdue d’avance l’épuisait. Elle avait la perpétuelle sensation de mendier. Pour un regard encourageant ou un mot tendre, qui, l’un et l’autre, jamais ne venaient. Mais tous ces conflits n’existaient qu’au cœur de Marie. En apparence, tout était lisse. Marie était comme un volcan en sommeil. Calme à la surface, elle bouillonnait de tout son être. Malgré tous les efforts qu’elle fournissait pour garder ses émotions à distance, pour rester digne, comme sa mère l’en suppliait, il lui arrivait d’exploser. C’était alors un cataclysme. La peine, le chagrin, la déception, la terreur, la frustration, tous les sentiments qu’elle n’avait pas eu le droit d’exprimer, tous s’emparaient d’elle en même temps. Elle plongeait dans une profonde détresse. Il lui avait tant été répété qu’elle ne devait pas ressentir les choses de cette façon, qu’elle se comportait de façon excessive, qu’elle se trompait dans ses émotions et qu’elle devait se corriger pour avoir une chance d’être aimée, qu’elle se trouvait aussi paniquée que désemparée quand elle traversait une de ces crises. Parfois, elle criait dans l’espoir toujours déçu d’être entendue. Parfois, elle laissait seulement couler ses larmes, épuisée, vaincue par ce qui se jouait en elle et sur lequel elle n’avait aucune prise. Elle aurait tant aimé, dans ces moments-là, qu’il se trouve quelqu’un pour la prendre dans ses bras. Quelqu’un qui lui dise qu’elle avait le droit d’être comme ça. Que tout irait bien. Mais jamais cela n’arriva. Elle ne recevait pour unique réponse à son désespoir que des invectives. Sa mère lui enjoignait de se calmer. Elle ne supportait pas, selon ses propres termes, « qu’elle se donne en spectacle ». C’est peut-être l’emploi de cette expression qui marqua Marie plus que toutes les autres. Ces moments où elle était elle-même d’une façon absolue, ces moments où tout ce qui la constituait se révélait, ces moments de vérité nue, sa mère les considérait comme une mise en scène. Ces mots, d’une violence inouïe, sa mère les employait aussi quand Marie se laissait aller à parler de ses désirs ou de ses réussites. Jamais elle n’était autorisée à s’exprimer en suivant son cœur. Il était nécessaire de faire preuve d’un contrôle le plus total en tout temps et en tout lieu. Marie avait gardé cette conviction de son éducation. Pour être aimée, elle devait se maîtriser, surtout ne jamais se laisser aller. Bien qu’adulte depuis longtemps maintenant, elle ne parvenait toujours pas à démêler les fils de son enfance. Elle s’était souvent interrogée sur les sentiments de sa mère à son égard. Particulièrement quand elle avait appris qu’elle était enceinte. Elle ne réussissait pas à se convaincre de l’existence d’un instinct maternel. Elle avait peur de ne pas aimer l’être qu’elle portait. Elle mettait ces inquiétudes sur le compte du fait qu’elle n’était jamais parvenue à s’assurer que sa mère l’avait aimée. Même si c’était d’une façon qu’elle ne comprenait pas. Elle avait envisagé tour à tour plusieurs hypothèses pour tenter de cerner la nature des antagonismes mutuels qui avaient entaché leur relation. La première, la plus probable, était celle selon laquelle sa mère avait retrouvé en Marie plus de caractéristiques qui la rapprochaient de son père que de traits de caractère à partager avec elle. Elle avait peut-être alors essayé, par la force de son éducation, de conjurer les gènes mal disposés. Une sorte de rééducation communiste appliquée à l’hérédité. De bonnes intentions mal exécutées. La supposition la plus terrible, et celle que Marie préférait, était celle qui lui hurlait dans la tête que sa vulnérabilité, le fait qu’elle se soit fragilisée en grandissant au lieu de devenir de plus en plus solide, la privait de facto d’amour. Sa mère se serait comportée de la sorte parce que Marie ne méritait rien de mieux. Il existait une troisième hypothèse, intermédiaire. Marie avait tout inventé. Elle avait perçu des choses qui n’existaient pas. Cette éventualité-là, elle ne pouvait aujourd’hui plus s’y résoudre. Les années lui avaient apporté une certitude : sa mère avait toujours su que cette fêlure serait plus forte que Marie. Elle avait tenté, avec les moyens dont elle disposait et sa propre compréhension de la situation, de la convertir en quelque chose de moins essentiel, de moins constitutif. Elle avait essayé de métamorphoser cette gigantesque brèche en un défaut mineur. On pouvait exister en étant distraite ou maladroite. Ça ne vous happait pas comme ce gouffre que Marie sentait en elle depuis l’enfance.

C’est cette faille qui avait presque totalement aspiré Marie juste avant qu’elle ne vienne vivre ici. Elle pensait que ce changement de décor l’avait sauvée. Mais elle se rendait compte aujourd’hui qu’elle se tenait toujours si près de l’abîme que le moindre souffle pourrait la plonger à nouveau dans l’obscurité la plus absolue. La modification du paysage était seulement parvenue à lui garantir qu’il n’y aurait pas de témoin à sa prochaine perdition, si elle devait se produire, sans qu’elle puisse décider si c’était une bonne chose ou pas.

 

 

 

 

 

 

5 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 15/… » Laisser un commentaire

  1. À mon grand regret l’orage interrompt ma séance de jardinage mais la découverte de ton billet me console, chouette, une lecture !
    La très fragile Marie a peut-être trouvé un soutien mais si c’est le cas elle ne l’a pas encore compris, vivement la suite !

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