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« Court est notre jour et immense est la nuit » 14/…

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Marie avait proposé cela par politesse. Comme une réminiscence de son éducation et des automatismes qu’elle avait auparavant. Elle n’avait aucune envie que l’ouvrier accepte et partage sa table. L’idée même des lèvres de cet étranger sur une de ses tasses la révulsait. Elle regrettait ces relents de bonnes manières qui la poussaient aujourd’hui encore à ouvrir la porte à des situations dont elle subissait immanquablement les répercussions sur son bien-être. Elle se reprochait silencieusement d’être à ce point conditionnée à renier ce qu’elle ressentait pour se conformer aux règles arbitraires de la société. Mathieu, quant à lui, n’avait aucune envie d’accepter cette invitation. Il était fourbu par sa journée de travail, il se sentait sale et il était plus tenté de prendre une douche avant de se rendre en ville boire une bière que de retarder son retour chez lui pour une infusion. Il était mal à l’aise en présence de Marie qui, depuis leur première rencontre, ne cessait de souffler le chaud et le froid et de le déstabiliser par ses réactions déroutantes. Mais il était poli lui aussi. Et leur relation avait si mal commencé qu’il vit dans l’offre de Marie l’opportunité de terminer son chantier dans une ambiance moins pesante. Alors, il accepta d’un timide « avec plaisir » en osant un pas à l’intérieur.  Surprise tant par la réponse que par l’intrusion de l’homme chez elle, Marie se mit aussitôt en opposition pour éviter sa progression dans la pièce et proposa, aussi légèrement qu’elle le put, de s’installer à l’extérieur pour profiter de la douceur de cette journée de printemps. Elle refusa que Mathieu l’aide à transporter la table. Elle ne voulait pas qu’il entre plus avant dans son cocon. Elle s’agitait, tentant de donner à la panique qui la gagnait les apparences du papillonnement d’une bonne maîtresse de maison, attentive à satisfaire son invité. Les idées se carambolaient dans sa tête. Elle tenait à paraître normale, équilibrée, accueillante, mais aussi à se débarrasser le plus rapidement possible de Mathieu. Elle avait à cœur de ne pas inquiéter Gaël en agissant étrangement, mais elle ne pouvait pas accepter qu’il prenne un repas au côté de cet inconnu. Pour résoudre cette difficile équation, elle disposa à la hâte le goûter du petit garçon sur un plateau et le lui porta dans la cabane qu’il s’était construite. Elle lui proposa d’exceptionnellement savourer sa collation tout seul pendant qu’elle prenait une tisane avec « le monsieur des travaux ». Enchanté de prolonger son temps de jeu et d’échapper à une ennuyeuse conversation entre adultes, le petit garçon accepta avec empressement le marché. En partie soulagée, Marie remonta jusqu’à la table qu’elle avait dressée devant la maison. Mathieu s’y était installé, serein. Il admirait le paysage en remuant distraitement le fagot que Marie avait mis à infuser dans sa tasse. Le soleil éclairait les monts qui entouraient le terrain de Marie et la végétation tout entière, encore jaunie de l’hiver, semblait nimbée d’or. Cet endroit était magique. Mathieu comprenait parfaitement l’attrait qu’il avait pu avoir sur la jeune femme. Les sites aussi sauvages devenaient rares. Lui-même se serait considéré chanceux de pouvoir ouvrir chaque matin ses volets sur ces lieux.

Arrivée à la table, Marie ne s’assit pas auprès de son invité. Elle prit sa tasse et s’adossa au mur de la maison, les yeux rivés au même paysage que contemplait Mathieu et dont elle ne se lassait pas. Le soleil avait chauffé le bardage et le bois restituait lentement cette chaleur naturelle dans le dos de Marie. Elle aurait pu admirer toute une vie ces montagnes que le temps n’avait fait qu’arrondir. Rassurée par cette douceur qui l’envahissait, Marie se sentait finalement capable de supporter une conversation, tant que son corps restait éloigné de celui de Mathieu. Ils étaient tous deux tournés dans la même direction. Leurs regards ne se croisaient pas. Ils auraient aussi bien pu évoluer dans deux dimensions parallèles. À cette évocation, Marie s’apaisa complètement. Ce fut en fin de compte Mathieu qui, sans quitter le paysage des yeux, entama le dialogue :

—        Vous vivez ici depuis longtemps ?

—        Bientôt deux ans. On est arrivés au mois de mai il y a deux ans. C’est peu et pourtant ça me paraît une éternité.

—        Et vous êtes originaire de la région ?

—        Non. Pas du tout.

Marie commença à se contracter. Elle n’avait aucune envie d’évoquer les raisons qui l’avaient conduite en ces lieux. Elle sentait que c’était le tour qu’allait prendre cette conversation.

—        Qu’est-ce qui vous a amenée ici alors ? Ce n’est pas un coin qu’on choisit par hasard. Il n’y a aucun travail à des kilomètres à la ronde. Vous faites quoi dans la vie ?

—        En ce moment, je ne fais rien. J’avais besoin de changer d’air. Le rythme de la ville me pesait et j’avais envie de profiter de mon fils tant qu’il était enfant. Rien de bien original.

—        Je comprends… Moi, je suis du coin. J’habite au village, juste en dessous. La même maison depuis que je suis né. Vous avez déjà dû passer devant. Une bâtisse avec des volets rouges et des géraniums qui débordent de chaque appui de fenêtre.

—        Je vois oui. Près de l’église ?

—        C’est ça. C’est joli non ?

Marie approuva d’un sourire discret. Elle avait en effet remarqué cette maison si fleurie. Mais elle l’avait trouvée triste, comme figée dans la mélancolie.

—        Si beau que ce soit, moi aussi j’ai eu besoin de changer d’air. Il n’y a pas que les citadins qui croient que l’herbe est plus verte ailleurs. Ici, quand on est jeunes, on ne rêve tous que d’une chose : partir en ville. C’est ce que j’ai fait. J’ai vécu à Paris quelques années. Mais j’ai fini par rentrer. On finit toujours par rentrer non ?

—        Peut-être… Encore faut-il avoir quelque part où aller.

Marie regretta aussitôt ses dernières paroles. Sans aucune raison apparente, sa vue se brouilla et sa gorge se serra. Une émotion qu’elle ne souhaitait pas partager la saisit. Le répit dont elle avait joui n’avait pas duré longtemps et elle sentait à présent qu’elle risquait de s’effondrer si elle devait articuler le moindre son supplémentaire. Elle prit une grande respiration et réussit à murmurer :

—        Je vais vous laisser rentrer maintenant. Il se fait tard et je dois encore aller au village pour quelques courses. On se voit demain ?

Mathieu se leva, vida sa tasse d’une seule gorgée, hocha lentement la tête et partit sans ajouter un mot. Il avait perçu le malaise de la jeune femme et ne souhaitait pas l’importuner. Lui-même s’était senti ému en échangeant ces quelques mots avec elle. Cette poignée de minutes de total apaisement au cœur d’une nature aussi somptueuse avait fait remonter à la surface des souvenirs et des sensations qu’il n’avait pas éprouvées depuis longtemps. Il était paisible et triste à la fois. Nostalgique peut-être. Il n’avait en tout cas plus aucune envie de sortir boire une bière. Il s’engouffra dans sa voiture et prit la direction de son domicile. Il espérait que sa mère ne serait pas encore rentrée de l’usine où elle travaillait. Il aspirait à se doucher et à passer du temps en sa seule compagnie.

 

6 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 14/… » Laisser un commentaire

  1. Quel suspens! Marie va-t-elle se laisser apprivoiser? et Mathieu va-t-il enfin se révéler? Je suis certaine que ces deux là devaient se rencontrer, même si la communication va être hyper compliquée!
    Vite la suite…

  2. je savoure chaque phrase…. et j’attends la suite incertaine…. tu passes carrément au thriller!!!!

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