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« Court est notre jour et immense est la nuit » 13/…

IMG_6175.JPGAlors que toutes ces pensées se bousculaient inlassablement dans sa tête et qu’elle sentait le doute contracter son estomac, elle entendit un « Madame ? » presque hurlé derrière elle. Elle se retourna et vit Mathieu qui semblait aussi perdu qu’elle, debout, en appui sur sa pelle et presque entièrement noirci de la lourde terre argileuse du coin. Elle rebroussa chemin pour se rapprocher de lui. Elle détestait crier et ne pouvait se résoudre à engager une conversation avec quelqu’un qui se trouvait à plusieurs mètres d’elle, même pour quelques mots.

—        Oui ?

—        Je voulais vous demander pardon pour hier. J’ai peur que vous m’ayez mal compris. Je ne voudrais pas que vous pensiez que j’attends quelque chose de vous. J’essayais juste d’être agréable…

À le voir si hésitant, si désemparé, Marie se radoucit. Le changement qu’elle n’avait pas réussi à obtenir par la force de sa volonté, il y était parvenu en une seule phrase. Marie ne comprenait pas ce qui, dans ces quelques mots, lui permettait de sentir qu’elle ne courait aucun danger en sa présence. Peut-être était-ce le fait qu’il lui présente des excuses alors qu’elle s’estimait elle-même en faute. Elle n’avait pas l’habitude qu’on implore son pardon. Toute sa vie, elle s’était plutôt vue contrainte à confesser ses torts même quand elle se sentait parfaitement légitime à ressentir de la colère ou de la tristesse. Mais que ce soit sa mère ou son mari, personne ne tolérait dans son environnement qu’elle pût émettre une opinion contraire à la leur. Il était arrivé qu’elle se rebelle pourtant. Mais, et bien que cela s’accompagne d’un sentiment de culpabilité envers elle-même et ce qu’elle était intimement, elle finissait toujours par présenter des excuses pour mettre fin au mur de silence que dressaient les disputes entre elle et les gens qu’elle aimait. Elle n’avait aucun souvenir de situations où elle aurait reçu ces mots qui déclenchent le pardon et apaisent la colère. Et pourtant, il était peu probable qu’elle ait, sa vie durant, toujours eu tort. Peut-être aussi était-elle inconsciemment si reconnaissante à Mathieu d’avoir fait un pas vers elle, en dépit de son attitude peu engageante, qu’elle ne se sentait plus autorisée à se méfier de lui. Quoi qu’il en soit, elle lui assura qu’il n’était coupable de rien. Elle n’avait pas du tout mal interprété ses propos. Elle était juste devenue un peu sauvage en vivant seule et s’était comportée de façon maladroite avec lui. C’était oublié. Qu’il ne se soucie de rien.

Elle ramassa la tasse de thé qu’il avait vidée et qui traînait au sol et retourna chez elle, l’étau de l’angoisse un peu desserré sur son estomac. Gaël l’attendait, assis à même le sol dans leur petite pièce, le visage baissé sur les genoux qu’il avait remontés sous le menton. Il boudait. Ce matin, elle lui avait interdit de sortir de la maison. Elle ne voulait pas qu’il coure autour de ce trou en construction, de tous ces outils dangereux et de cet homme inconnu. Elle avait passé la nuit à envisager mille scénarii catastrophes et autant de chutes et blessures. Elle ne pouvait pas prendre le risque que Gaël se mutile. Cette vérité de mère bienveillante en cachait une autre moins avouable. Elle n’avait pas envie que Gaël parle à Mathieu qui semblait si gentil. Elle n’avait pas envie qu’il l’apprécie et qu’il lui raconte des choses qu’elle seule connaissait. Ou pire, des choses qu’il ne lui avait jamais dites. Elle ne voulait pas que cet homme existe dans la vie de Gaël, même pour quelques jours. Elle avait un irrépressible besoin d’être l’unique personne à avoir une place dans le quotidien de son fils. De plus, si elle acceptait qu’un lien, si éphémère soit-il, se crée entre Gaël et cet homme, elle donnait une réalité à Mathieu. Il ne lui serait plus possible de gommer son existence de sa mémoire lorsqu’il quitterait définitivement les lieux. Elle courrait le risque que Gaël parle de lui et l’empêche de prétendre que tout cela ne s’était jamais produit et qu’ils étaient tous les deux toujours et à jamais seuls au monde. Elle ne pouvait se résoudre à laisser une fuite briser son fantasme. Mais le désarroi de son fils qui ne comprenait pas le motif de sa rétention, ne percevant aucun danger inhabituel à l’extérieur, et les quelques mots qu’elle venait d’échanger avec Mathieu permirent à Marie d’aller, au moins un peu, contre ses émotions. Elle autorisa Gaël à aller jouer dehors s’il promettait de ne pas aller voir le monsieur qui réparait leur tuyau. Gaël promit et sortit en courant de la cabane.

La journée s’écoula ainsi. Sans être totalement détendue, Marie s’était un peu libérée de l’inquiétude qui la tenaillait à l’idée de laisser cet inconnu évoluer dans son espace. Elle avait tout de même passé tout le jour l’œil collé à la fenêtre pour surveiller que Gaël restait bien sur le terrain de jeu qui lui avait été assigné. Elle essayait, à intervalles réguliers, de l’attirer à l’intérieur de la cabane pour s’offrir quelques minutes de répit. Mais l’enfant, habitué à une grande liberté, ne se laissait pas contraindre. Il ne comprenait pas le malaise de sa mère et ne voyait aucune raison valable pour rester dans l’atmosphère étouffante de l’intérieur quand tout à l’extérieur l’appelait à l’exploration.

De son côté, Mathieu travailla toute la journée sur le terrain sans même s’arrêter pour déjeuner. Il était impossible à Marie de se rendre compte de l’avancement du chantier tant son incompétence dans ce domaine était grande, mais elle avait la quasi-certitude qu’il était au moins aussi pressé qu’elle d’en finir.

Aux alentours de seize heures, Mathieu commença à ranger ses outils. Il avait terminé une bonne partie de son travail et il se sentait épuisé par la tâche qui l’avait occupé toute la journée. Il jeta un dernier coup d’œil aux alentours pour être certain de ne rien laisser traîner de dangereux et remonta le terrain jusqu’à la maisonnette en bois. La porte était entrebâillée et elle s’ouvrit en grand lorsqu’il s’y appuya légèrement pour y frapper. Inquiet que Marie prenne cette nouvelle maladresse pour une autre preuve de sa grossièreté, il sentit une vague de chaleur gagner son visage alors qu’il relevait la tête vers la maîtresse de maison. Marie était occupée à préparer un goûter pour elle et Gaël. L’eau chauffait dans une casserole pour leur rituelle tisane de l’après-midi et elle tartinait de larges tranches de pain de seigle d’une confiture qu’elle avait cuisinée elle-même à la fin de l’été dernier. Gaël et elle avaient consacré plusieurs soirées à peler les prunes qu’ils avaient récoltées dans la journée avant de les faire cuire par petites poignées avec des quantités déraisonnables de sucre. Ils avaient aussi décoré de jolies étiquettes qui ornaient maintenant d’anciens bocaux du commerce et contribuaient à donner à ces douceurs une saveur exceptionnelle. Marie sursauta en entendant la porte s’ouvrir, mais elle ne put s’empêcher un large sourire en croisant le regard d’enfant penaud de Mathieu dont seule la tête semblait avoir franchi le seuil de chez elle. C’était la première fois qu’il la voyait sourire. Ce fut pour lui comme faire la connaissance d’une nouvelle personne. Ses appréhensions disparurent et il parvint à, à nouveau, se comporter naturellement.

—        J’ai terminé pour aujourd’hui, Madame. Tout est rangé, vous n’avez rien à craindre pour le petit. Je m’apprête à partir.

—        Je comprends que nous nous revoyons demain alors ?

—        Eh… Oui… Il y a quand même pas mal de boulot. Je fais de mon mieux, mais…

—        Non, non ! Ne vous inquiétez pas. Ce n’était pas un reproche. Nous allions prendre un goûter. Je vous sers une tasse de tisane ?

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