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« Court est notre jour et immense est la nuit » 12/…

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Mathieu regagna sa voiture d’un pas pressé. Elle l’avait blessé. Il avait cru qu’elle avait besoin d’aide et s’était vu renvoyé à sa place d’ouvrier sans ménagement. Mathieu avait toujours détesté ce côté glacial des relations humaines où tout est tarifé. C’est parce qu’il avait refusé d’appliquer ces codes sociaux, qu’il avait cru à un autre monde, qu’il se retrouvait à trente-cinq ans chez ses parents, dans sa chambre d’enfant qui n’avait pas changé depuis qu’il l’avait quittée à douze ans pour partir en pension. Les mêmes posters aux murs, la même moquette un peu salie, le même petit bureau encombré et le même lit étroit. Et sa mère qui le considérait toujours comme un enfant. Il ne comprenait rien au monde et il semblait qu’il soit condamné à rester prisonnier de ce statut tant qu’il n’aurait pas accepté de se plier à la façon dont les choses tournaient autour de lui. C’était difficile.

Ce rendez-vous l’avait d’autant plus déçu qu’il en attendait beaucoup. Au-delà du raisonnable évidemment. Comme toujours. Quand sa tante l’avait appelé la veille pour lui expliquer que la jeune femme qui habitait tout en haut du village avait un problème de tuyauterie et qu’elle avait accepté qu’il s’en charge, il avait d’abord été surpris. Il n’était pas plombier. Sa tante le savait très bien, mais elle ne recula pas devant cette objection. Elle se souvenait qu’il avait contribué à l’installation de pavillons dans un village de fous, selon ses propres termes, et elle ne voyait pas ce qu’il ne pourrait pas réaliser là-bas. La jeune femme montrait une grande fragilité. La tante de Mathieu pensait qu’elle n’était pas capable de se débrouiller seule et qu’il ne fallait pas la laisser entre les mains d’ouvriers peu scrupuleux comme ceux qui avaient — mal — réalisé l’installation d’origine. Et puis Mathieu ne travaillait pas. Il ne faisait rien de ses journées. Lire n’était pas une occupation reconnue par la tante de Mathieu. Et il inquiétait sa mère à se complaire dans la paresse. Elle lui avait demandé ces travaux comme un service. Pour redonner à ses parents l’espoir qu’il était encore capable de quelque chose. Mathieu accepta plus pour faire cesser la litanie de sa tante que parce qu’il le souhaitait vraiment. La culpabilisation restait une modalité de négociation très usitée dans sa famille. Mais elle avait raison sur un point. Il avait du temps. Et la description de la jeune femme qui avait choisi de vivre seule en autonomie tout en haut de ce trou perdu l’intriguait. Il avait déjà entendu parler d’elle sans jamais la croiser. Il avait envie de la voir. Simple curiosité.

Quand il était arrivé chez elle, ce sentiment s’était immédiatement mû en sympathie. Marie ne ressemblait pas aux femmes qu’il avait connues jusqu’à présent. Elle ne semblait prêter aucune attention à l’image qu’elle renvoyait, mais elle dégageait quelque chose de très fort, très intrigant. Ce dépouillement, cet enfant visiblement épanoui qui jouait comme un petit sauvageon dans les arbres, comme il l’avait fait jadis. Tout cela résonnait en lui. Une femme qui vivait comme ça avait une histoire. C’était une évidence. Elle n’était pas un de ces robots qu’il côtoyait en vain. Il avait envie de la connaître, d’apprendre d’elle. Il avait cru qu’il trouverait chez elle une différence comme celle qu’il portait en lui depuis toujours et qui lui avait causé tant de désillusions. En quelques secondes, il s’était imaginé qu’il ne serait plus seul ici et qu’il n’aurait peut-être pas à repartir dans des lieux étrangers pour chercher ce qui lui manquait. Il s’était figuré qu’elle serait une personne avec qui il serait bon d’échanger, de discuter d’autre chose que du quotidien qui use, du temps qui passe, de la météo ou de sa supposée paresse. Mais il s’était visiblement trompé. Elle n’avait peut-être échoué là-haut que pour des raisons bassement matérielles. Peut-être qu’elle n’avait rien à dire. Peut-être que rien de spécial ne se cachait sous les apparences. En tout cas, quoiqu’elle ait et qui qu’elle fût, elle n’avait pas envie de le partager avec lui. Leur relation resterait professionnelle. Il s’acquitterait des travaux rapidement, comme elle le souhaitait, puis il retournerait à ses réflexions dans sa chambre d’enfant en espérant que ce petit chantier lui laisse un peu de répit et que sa mère et sa tante ne le contraignent pas à une reconversion dans le BTP.

Le lendemain matin, Mathieu se présenta chez Marie aux alentours de sept heures. Il faisait à peine jour et encore frais. La jeune femme se trouvait à l’intérieur de la maison. Il choisit de ne pas frapper à sa porte et de s’atteler immédiatement à la tâche. Il devait creuser la terre pour mettre à nue l’installation existante. Il préférait avoir terminé ce travail avant que le soleil ne culmine dans le ciel et qu’il se retrouve en sueur et écrasé de chaleur.                       À neuf heures, il était en nage, essoufflé et sale au fond du terrain. Il avait eu beau guetter le moindre mouvement provenant de l’habitation, rien. Même le petit garçon n’était pas sorti jouer dehors comme il l’avait vu faire hier. C’est vrai qu’il était encore tôt, mais la maison semblait si exiguë qu’il paraissait évident que ses habitants devaient investir l’extérieur dès leur réveil. Surtout les jours de grand beau temps comme aujourd’hui.                                                  Alors qu’il lui en voulait la veille au soir pour sa réaction, Mathieu espérait désormais qu’il ne s’était pas montré maladroit avec Marie. Il craignait d’avoir été trop brutal, trop familier avec cette jeune femme isolée qu’il ne connaissait pas. Sa tante l’avait pourtant prévenu qu’elle était fragile. Il regrettait de ne pas avoir gardé un peu de réserve. Elle avait peut-être mal interprété ses propos quand il avait parlé de trouver un terrain d’entente. Il était envahi d’une intense sensation de malaise à l’idée qu’elle ait pu croire qu’il lui proposait un arrangement sexuel. Comme disait si souvent sa mère, « on n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne première impression ». Avec Marie, il avait complètement gâché sa chance. En dépit de toutes les bonnes intentions dont il était empli, elle l’avait très certainement pris pour un pervers, un de ces hommes qui considère les femmes comme de la chair sans âme. Et il en était horrifié.

Il s’apprêtait à replonger dans sa tâche, pensant que l’activité physique le protégerait un peu de ses ruminations, quand il vit Marie sortir de chez elle et s’approcher du lieu en contrebas, tout près de la rivière, où il travaillait.

—        Je vous ai apporté une tasse de thé. Je ne sais pas si vous aimez ça, mais je n’ai pas de café…

—        C’est parfait. Merci beaucoup.

—        Vous avancez comme vous voulez ?

—        Pas de mauvaise surprise pour l’instant.

—        Très bien alors. Je vous laisse la tasse ? Vous me la ramènerez en partant ?

—        D’accord.

Marie lui tournait déjà le dos. Malgré sa résolution de ne pas punir le jeune homme par son effroyable humeur alors même qu’elle n’avait rien à lui reprocher, elle avait été à peine polie. Elle s’en voulait de ne pas avoir su trouver les mots pour commencer un échange cordial. À croire que depuis qu’elle vivait ici, elle était devenue incapable de causer de tout et de rien. Juste pour le plaisir de la conversation. Elle se rendait compte qu’elle ne s’exprimait que lorsque c’était nécessaire et passait de ce fait la plupart de son temps dans un profond silence.

Même à Gaël, elle parlait très peu. Elle l’embrassait, le serrait dans ses bras, le respirait, le caressait, le dévorait des yeux, mais, en dehors de quelques incitations à la prudence lorsqu’il partait jouer tout seul ou des innombrables « Je t’aime » qu’elle susurrait à son oreille même lorsqu’il était profondément endormi et qui lui faisaient parfois soulever une paupière en murmurant « Je sais Maman. Laisse-moi dormir. », elle parlait peu. Le confort de sa solitude l’éloignait chaque jour un peu plus de la vie qui grouillait à quelques mètres seulement de là.                                                       Elle se sentait heureuse comme ça, mais elle avait parfois peur de regretter son choix. Elle se demandait s’il était possible qu’elle souhaite un jour créer de nouvelles amitiés. Elle ne devait peut-être pas totalement exclure la probabilité d’avoir un jour à nouveau envie de sortir, d’aller au cinéma, au théâtre, de rire dans des soirées enfumées, de se délecter de cocktails trop chers et trop sucrés. Toutes ces choses qui lui semblaient aujourd’hui totalement dépourvues de sens avaient encore une large place dans son quotidien peu de temps auparavant.              Cependant, elle doutait de pouvoir renouer avec cette vie si elle en ressentait un jour le besoin. Il lui semblait souvent que, plus que de panser des plaies qui, une fois guéries, la laisserait prendre part à nouveau au tourbillon de la vie, elle avait, en s’exilant dans ces montagnes, réellement tourné une page.      Elle se posait aussi régulièrement la question de Gaël. Il était très jeune. Même pas encore en âge d’être contraint à une instruction encadrée. Mais qu’adviendrait-il de lui et de son développement si elle ne lui offrait rien d’autre que sa présence aimante et silencieuse alors qu’il grandissait ? Elle n’avait pas envie qu’il ne dispose que d’elle comme modèle dans la vie. Elle qui avait si peu réussi et se sentait si peu digne d’être heureuse. Elle craignait très souvent que son fils lui ressemble. Qu’il ressente les mêmes tourments de l’âme et souffre des mêmes difficultés à accepter le monde. Elle espérait qu’il grandirait fort et empli de confiance en lui, qu’il aurait une estime de lui assez solide pour ne pas chercher sans cesse confirmation de sa valeur dans le regard d’un autre. Bien qu’elle ne veuille rien projeter sur son fils et qu’elle ne désire rien plus ardemment que son épanouissement et qu’il soit en mesure d’exprimer simplement ce qu’il était au plus profond de son cœur, elle espérait tout de même qu’il deviendrait tout ce qu’elle ne parvenait pas à être.

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