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« Court est notre jour et immense est la nuit » 11/…

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Le lendemain matin, Marie dû, pour la première fois depuis qu’elle vivait ici, bousculer un peu son rituel de début de journée. La tante de Mathieu ne lui avait pas dit à quelle heure celui-ci devait venir et elle-même n’avait pas pensé à le lui demander. Elle n’avait pas reçu de visite depuis si longtemps, jamais depuis qu’elle avait emménagé ici, qu’elle ne se souvenait de toute façon plus très bien ce qu’elle aurait dû demander pour pouvoir s’organiser au mieux. Ce qu’elle savait pertinemment, par contre, c’est qu’elle avait absolument besoin que quelqu’un intervienne. Même si ça devait déranger le confort de sa journée. Elle s’était levée comme elle s’était couchée : une eau glacée ruisselant sur le sol. La veille, elle avait emballé les pieds des quelques meubles de l’unique pièce dans des sacs poubelle afin d’éviter au maximum qu’ils soient endommagés, mais le petit courant d’eau qui traversait désormais sa maison et dont elle ne savait stopper le flux la contrariait au plus haut point. Malgré près d’une heure de recherche la veille au soir, elle n’avait pas été en mesure de trouver le robinet d’arrêt de l’eau et n’était même pas certaine que les ouvriers qui s’étaient chargés des raccordements en aient posé un. Tout s’était passé si vite à l’époque. Elle était si pressée et si peu regardante. La victime idéale d’un chantier bâclé. Il était possible qu’ils se soient dédouanés de cette opération et elle en payait les frais aujourd’hui. C’était la première fois que quelque chose venait la bousculer ici. La première fois que quelque chose ne se déroulait pas comme elle le souhaitait. Le premier grain de sable dans sa rassurante routine. Plus encore que le problème matériel de la fuite, Marie devait s’avouer que la visite d’un inconnu dans son havre de paix ne la réjouissait pas. La veille, elle s’était sentie soulagée à l’idée que quelqu’un vienne l’aider dès le lendemain, mais, aujourd’hui, elle ne savait plus si c’était la bonne solution. Elle regrettait de ne pas avoir au préalable effectué des recherches sur internet pour tenter de résoudre le problème elle-même. Elle avait paniqué trop rapidement. Il y avait toutes les chances que cette avarie soit quelque chose d’extrêmement simple à réparer. Elle s’en voulait de ne pas avoir essayé. À présent, il était trop tard. Marie n’avait pas noté le numéro de téléphone de l’ouvrier et, quand elle tenta de joindre l’épicerie, personne ne décrocha. Elle avait bien pensé à se rendre à la boutique, mais, le temps qu’elle réveille Gaël et descende au village pour prévenir la commerçante qu’elle avait changé d’avis, son neveu serait peut-être déjà chez elle. Elle courrait alors le risque qu’il se permette de mettre sa maison sens dessus dessous sans autorisation ni surveillance pour trouver d’où pouvait bien venir la fuite. Et ça, Marie ne pouvait même pas l’envisager sans se sentir au bord des larmes. C’était inimaginable. Et de quoi aurait-elle l’air si elle ne parvenait finalement pas à se débrouiller sans assistance et qu’il lui fallait se résigner à demander de l’aide à nouveau ? La femme de l’épicerie représentait son unique lien avec les autres ici. Et sa seule source de revenus. Elle ne pouvait pas se permettre d’agir avec elle sans penser aux conséquences. Elle n’avait plus qu’à respirer bien profondément en gardant à l’esprit qu’il s’agirait très certainement d’une visite éclair. Il était plus que probable que cet homme n’ait pas besoin de pénétrer à l’intérieur de sa maison et qu’il puisse se contenter de travailler à l’extérieur. Ce serait vite passé, vite oublié. Demain à la même heure, elle aurait retrouvé son confort et des pieds secs.

Marie commença ainsi sa journée par une toilette rapide, inquiète que Mathieu arrive tôt chez elle et la trouve nue dans sa cuisine. Tandis qu’elle se lavait, nerveuse, elle multipliait les coups d’œil à l’extérieur pour s’assurer de ne pas être surprise dans le plus simple appareil. Elle réveilla ensuite Gaël qui s’habilla avec ses vêtements de la veille et avala des tartines à la hâte, trop heureux de pouvoir aller jouer sans attendre. C’est seulement à ce moment-là, quand Gaël fut sorti et qu’elle-même fut présentable, qu’elle prit le temps de faire chauffer de l’eau et de se servir son premier thé de la journée. Elle n’eut cependant pas l’occasion de le boire. Il était encore bouillant dans sa tasse quand elle vit approcher un petit utilitaire, du genre de ceux dont disposent les facteurs et qui devait bien être aussi âgé qu’elle. Le véhicule ralentit en parvenant en haut de la côte et, après avoir jeté un bref coup d’œil au terrain pour s’assurer qu’il était arrivé à destination, le conducteur gara la voiture sur le bas-côté, en bordure de chez Marie. Il avait eu la délicatesse de ne pas rouler dans l’herbe. Marie était assez rassurée pour sortir de la maison et aller à sa rencontre.

L’homme qui se dégagea de l’automobile ne ressemblait en rien à la personne dont la tante lui avait dressé le portrait. Il paraissait bien plus vieux que l’avait imaginé Marie quand elle avait entendu sa description. Les mots employés par l’épicière lui avaient laissé envisager que Mathieu était très jeune, très paresseux et en rupture avec la société. Elle avait eu l’impression qu’en faisant appel à lui, elle participait à un échange de services. Or, à première vue, Mathieu n’était plus du tout un adolescent. Il semblait avoir assez largement dépassé la trentaine même s’il était vraisemblablement un peu moins âgé que Marie. Il était sorti de la voiture d’un pas décidé et adoptait l’attitude de celui que le doute effleure peu. Il ne paraissait pas du tout intimidé de se retrouver dans un lieu inconnu avec une femme dont il ignorait tout. Tout en lui respirait la sérénité et l’assurance.

Marie alla à sa rencontre et s’efforça de lui sourire lorsqu’elle arriva à sa hauteur. Elle était si agitée qu’elle craignait que cette marque de sociabilité ne ressemble plutôt à une grimace et eut peur de l’effrayer ou de paraître totalement déséquilibrée. Elle évita soigneusement la main qu’il lui tendait et s’exonéra de toute formule de politesse préalable à l’exposé de son problème de plomberie. Plus vite il comprendrait de quoi il retourne, plus vite il repartirait d’où il venait. À cet instant précis, Marie n’aspirait à rien d’autre que de le voir disparaître de chez elle. Elle avait la sensation que chaque pas qu’il posait sur sa propriété, chaque regard qu’il lançait au lieu qui l’abritait depuis deux ans, souillait ce qui était devenu pour elle un sanctuaire et risquait de mettre en péril le précaire équilibre auquel elle s’évertuait à croire jour après jour.

Sa sécheresse ne semblait cependant entamer en rien l’amabilité de Mathieu qui persistait à paraître ouvert et chaleureux. Quand elle eut terminé son bref exposé des faits, il retourna sans préambule à sa voiture et en sortit quelques outils dont Marie ignorait tout. Sans lui expliquer ce qu’il s’apprêtait à réaliser, il suivit la canalisation qui émergeait de la cabane pour en remonter le fil jusqu’à la rivière. Il semblait s’arrêter par moment pour sonder le sol. De loin, il paraissait parfaitement sûr de lui. Marie n’osait pas rentrer chez elle de peur de se montrer impolie. Elle devait aussi surveiller qu’il ne s’approche pas de Gaël qui jouait à l’autre bout du terrain. L’enfant, curieux, était venu voir qui était cet étranger qui se promenait dans son jardin avec la bénédiction tendue de sa mère, mais elle l’avait fermement renvoyé à ses jeux solitaires, lui enjoignant de ne pas s’approcher de l’ouvrier.

Au bout d’une quinzaine de minutes, Mathieu remonta le terrain et vint retrouver Marie qui n’avait pas changé de position, devant la porte de sa maison, comme pour en barrer l’accès. Il commença à parler avant même de l’avoir rejointe :

—        La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas vraiment compliqué de savoir d’où vient le problème.

—        Et la mauvaise alors ?

—        La mauvaise, c’est que tout est à reprendre. Je ne sais pas qui vous a installé la pompe, mais c’est du grand n’importe quoi. Vous voulez que je rentre dans le détail ?

Non. Marie ne souhaitait pas qu’il se perde en explications auxquelles elle ne comprendrait rien. Elle désirait qu’il se mette au travail tout de suite et parte avant ce soir. Elle se sentait de plus en plus hostile à cette présence masculine, mais elle conservait assez de conscience de la réalité pour comprendre que si les travaux nécessaires s’avéraient plus complexes qu’elle ne l’avait imaginé, elle avait besoin de l’ouvrier pour l’aider. Elle prenait donc garde à ne pas paraître trop désagréable et à contrôler ses pulsions qui lui dictaient de le mettre dehors et de se débrouiller sans eau. Ou les pieds dans l’eau. D’autres avaient vécu cela avant elle, non ?

–          Pas de détail non. Je n’y comprends rien de toute façon. Je n’ai pas d’autre choix que de vous faire confiance. À quelle heure aurez-vous fini ?

D’abord incrédule, se demandant s’il avait mal jugé la jeune femme qui se tenait face à lui et qu’elle fut finalement capable de plaisanter, Mathieu se sentit gagné par un fou rire.

—        J’aurai terminé à seize heures…

—        C’est parfait !

—        Mais quel jour, je ne peux pas vous le dire !

Alors que Mathieu éclatait de rire, assez satisfait de sa blague, elle ne produit pas l’effet escompté. Marie s’affaissa totalement sur elle-même et il vit que des larmes emplissaient ses yeux. Il pensa immédiatement qu’elle s’inquiétait du prix des travaux. Il était évident qu’une femme qui élevait seule un enfant dans des conditions de vie pareilles ne devait pas crouler sous les liquidités. L’idée de rester plusieurs jours privée d’eau courante avec un garçon si jeune devait la terroriser.

Mathieu avança vers Marie qui recula immédiatement, manquant de basculer en arrière après avoir heurté le seuil de sa cabane.

—        Je suis désolé, Madame. Je n’aurais pas dû plaisanter. Les travaux, ce n’est jamais amusant. Mais ne vous inquiétez pas. C’est l’histoire d’une grosse semaine. Je vous remplirai de grands seaux d’eau tous les matins pour que vous ne soyez pas ennuyée avec le petit. Et puis, vous pouvez toujours aller prendre vos douches chez ma mère si vous voulez. Elle sera d’accord. Elle adore les enfants. Et elle est tellement contente que vous me fassiez travailler !

Pendant qu’il débitait son discours, Marie parut se ressaisir. Il pensa, satisfait, que ses arguments l’avaient rassurée. Mais, lorsqu’elle releva la tête et qu’il croisa son regard, il comprit que la détresse avait cédé le pas à la colère. Les quelques phrases qu’il venait de prononcer avaient énervé Marie. Elle faisait appel à un ouvrier. Elle n’avait pas l’intention d’aller se doucher ailleurs que chez elle et elle ne comptait pas qu’il se permette de lui expliquer comment vivre avec son fils. Elle n’avait pas besoin de son aide autre part que sur ces satanés tuyaux. En proie à la plus parfaite incompréhension, Mathieu renchérit :

—        Vous vous inquiétez pour le prix ? On s’arrangera ! Je ne suis pas vraiment un pro. Alors, je ne coûte pas cher ! Et puis je vous trouverai du matériel d’occasion. Ça ira !

Marie se sentait totalement bouleversée. Consciente qu’elle perdait toute mesure et qu’il ne s’agissait que de quelques travaux dans son jardin, elle ne parvenait malgré tout pas à raisonner l’angoisse qui la prenait aux tripes. Elle venait de faire entrer un étranger dans son intimité. Un homme qu’elle ne connaissait pas et qui lui annonçait sans autre égard qu’il ne serait pas de passage une seule journée, mais qu’il reviendrait chez elle comme s’il y était invité. Un homme qui pensait déjà la comprendre et n’hésitait pas à s’immiscer dans sa vie, comme s’il y était le bienvenu. Sa gentillesse à son égard ne faisait qu’augmenter son sentiment de panique. Elle se rendait compte que s’il réagissait comme ça, c’est qu’elle avait un comportement anormal. Il tentait de la rassurer parce qu’elle perdait le contrôle devant une situation des plus banales. Elle avait l’air folle, mais elle ne trouvait rien à quoi se raccrocher pour lutter contre cette évidence. Une fois encore, elle perdait pied.

Dans un ultime effort, elle se radoucit. Elle ne voulait pas ressentir de colère contre lui. Il était le neveu de la seule personne avec laquelle elle entretenait un semblant de lien social. Elle craignait qu’il lui rapporte qu’elle était différente de ce qu’elle donnait à voir quand elle venait déposer ses confitures à l’épicerie. Elle avait besoin de conserver intacte l’image qu’elle était parvenue à se construire au fil du temps et qui lui plaisait plutôt bien. Et puis elle devait se rendre à l’évidence. La fuite ne se réparerait pas toute seule. Si elle s’effondrait maintenant, ce n’est pas un homme qui lui avait été recommandé qu’elle devrait supporter chez elle, mais un total inconnu trouvé dans l’annuaire. Un effort aujourd’hui lui éviterait l’insurmontable demain.

—        Merci. C’est gentil. Je suis désolée d’avoir réagi comme ça. Je ne m’attendais pas du tout à de gros travaux. Vous pensez que je vais en avoir pour combien ?

—        En me débrouillant bien, je devrais réussir à obtenir le matériel pour deux mille euros. Pour le reste, ce n’est que du temps. On s’arrangera.

—        Je n’aime pas trop les arrangements. C’est très gentil, mais je préfère que vous me donniez un prix et voir si c’est envisageable pour moi.

—        Comptez deux mille cinq cents euros tout compris alors. Et pas d’arrangement. Restons purement professionnels. Vous avez raison.

—        Ne vous vexez pas. Je vis seule et quelqu’un dépend de moi. Je dois savoir où je vais.

Mathieu arborait maintenant une mine butée d’enfant boudeur. Il se disait que, décidément, la gentillesse ne mène jamais à rien. Les gens privilégient aujourd’hui l’argent plutôt que de s’investir dans une quelconque forme d’échange. Sa naïveté le perdrait. Marie interrompit le flot de ses pensées :

—        Quand revenez-vous ?

—        Demain. Je peux venir de bonne heure ? Je préfère travailler quand il fait frais.

—        Pas de souci. Je serai levée.

6 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 11/… » Laisser un commentaire

  1. ça va être compliqué ces travaux et 2500€ c’est une somme ! J’ai envie qu’elle réussisse à faire des efforts, il est plutôt gentil …

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