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« Court est notre jour et immense est la nuit » 10/…

Il fallut longtemps à Marie pour oser. La propriétaire était une femme délicieuse. D’une cinquantaine d’années, elle n’était que courbes et sourires. Gaël l’adorait et elle le lui rendait bien. Les sucettes que la commerçante lui offrait systématiquement à chacune de leurs visites n’étaient pas étrangères à cette dévotion. Leur excursion quotidienne dans son échoppe se prolongeait bien souvent au-delà du temps nécessaire à remplir leur panier. Les deux femmes parlaient de tout et de rien, de la météo, des quelques activités du village. Marie avait décelé une profonde bienveillance à son égard dans son regard. Elle avait la conviction que, d’une façon ou d’une autre, cette femme veillait sur elle. Elle craignait donc peu de se trouver rabrouée en parlant de son projet avec elle. Il était peu probable que sa joviale amie lui oppose un « non » catégorique. Tout au plus, si elle sentait que son entreprise manquait de maturité, elle pourrait lui donner quelques conseils pour faire évoluer ses créations.

Mais, de son ancienne vie, il restait à Marie un immense déficit de confiance en elle. La moindre interaction avec quelqu’un la plongeait dans une bouleversante incertitude. Elle avait toujours peur de dire quelque chose de déplacé ou de mal faire. Elle imaginait sans cesse les attentes que les autres devaient avoir vis-à-vis d’elle. Elle plaçait la barre si haut qu’il lui était impossible de ne pas décevoir ces espérances inventées de toute pièce. Et, chaque fois qu’elle pensait avoir prouvé sa médiocrité, son estime d’elle-même s’en trouvait immédiatement amputée. Si bien qu’arrivée à près de quarante ans, il lui en restait si peu qu’elle ne pouvait même plus envisager qu’elle puisse réaliser quelque chose de positif. Alors, imaginer que quelque chose qui venait d’elle pouvait plaire à quelqu’un d’autre lui paraissait totalement insensé. Si elle parvenait tout de même à s’accrocher à ce qui s’apparentait, pour elle, plus à un rêve qu’à une hypothèse envisageable, il lui manquait toujours le soupçon d’orgueil nécessaire à s’en ouvrir à quelqu’un d’autre. Elle aurait pu déposer ce qu’elle fabriquait à côté d’une poubelle dans l’espoir secret que quelqu’un le remarque et s’en empare. Elle aurait alors été inondée de fierté. Mais, sortir de l’anonymat, revendiquer la maternité de ce qu’elle créait et affirmer que cela avait de la valeur, elle trouvait cela d’une rare prétention. Elle avait toujours eu le tort de se comparer aux meilleurs si bien que, tout ce qu’elle entreprenait ne confinant pas à l’excellence, elle se sentait en permanence si mauvaise qu’elle estimait ne mériter aucune considération.

Pourtant, elle avait plusieurs fois été incitée à montrer un peu plus de bienveillance envers elle-même. À une époque, elle avait avoué à une amie qu’elle brûlait d’envie de suivre des cours de salsa, mais qu’elle trouvait ce désir puéril dans la mesure où elle savait qu’elle ne serait jamais une grande danseuse. Celle-ci lui avait alors dit en riant :

« Tu sais Marie, ce n’est pas parce que les Ferrari existent que les Twingo n’ont plus le droit de rouler. »

Marie n’avait pas pour autant trouvé légitime de s’inscrire à ces cours, mais elle avait gardé cette phrase dans un coin de sa tête. Et elle avait resurgi quand elle s’astreignait à critiquer son travail : ses pulls où apparaissait parfois une maille irrégulière, ses savons pas parfaitement droits, ses tisanes que n’importe qui pouvait préparer… Elle s’était répétée pendant plusieurs heures qu’elle ne prétendait pas à l’excellence et qu’elle pouvait s’autoriser à se sentir suffisamment fière de ce qu’elle créait pour proposer de le partager avec d’autres. Elle ne demandait pas l’aumône et elle n’avait prévu de forcer personne à acheter sa production. Elle devait se donner le droit d’essayer, d’échouer et même de réussir. Elle devait s’imposer de ne plus être sa pire ennemie.

C’est ainsi qu’un matin, Marie rassembla tout le courage dont elle avait besoin pour affronter sa crainte d’être rejetée et descendit au village avec quelques savons dans son panier. Tout le long du trajet, elle se répéta sans cesse : « Ne sois pas ta pire ennemie. Ne sois pas ta pire ennemie. » Cette phrase résonnait en elle comme si elle venait de découvrir ce qui la grignotait de l’intérieur depuis tant d’années. Contrairement à ce qu’elle avait toujours pensé, elle détenait peut-être le pouvoir de mettre fin à ces doutes qui l’assaillaient continuellement depuis l’enfance et l’avaient transformée en une personne faible.

En arrivant à l’épicerie, elle était donc bien décidée à oser. Timidement, au cours de leur conversation rituelle, elle expliqua à la commerçante qu’il lui restait quelques savons de sa fabrication dont elle n’avait pas l’utilité et lui demanda si elle accepterait de les prendre en dépôt dans son échoppe. Si elle les vendait, elle pouvait en garder la moitié du prix. Si elle ne trouvait pas acheteur, Marie les lui offrait en dédommagement. L’épicière sourit, sentit la marchandise et s’extasia avec gentillesse sur la beauté de ce que Marie avait réalisé. Elle disserta pendant de longues minutes sur les talents cachés de la jeune femme, sur le savoir-faire qui se perd et sur le plaisir qu’elle aurait à contribuer à diffuser le don de Marie alentour.

Le marché était conclu. Les cinq savons que Marie déposa ce jour-là furent vendus en quelques jours et les deux femmes convinrent que le bénéfice enregistré serait porté au débit des courses quotidiennes de Marie. Au fil du temps, les infusions s’ajoutèrent aux savons. Puis de minuscules poupées de chiffons, quelques objets de décoration, des bijoux en laine cardée, des écharpes, des bonnets et de grosses chaussettes tricotées à la main. Toutes ces créations étaient empreintes de délicatesse et contenaient le petit plus qui les faisait remarquer parmi le reste de la marchandise. L’épicière n’avait aucun mal à les vendre et, très vite, les courses de Marie ne lui coûtèrent plus rien. Elle put même commander auprès de la commerçante des produits pour agrémenter son ordinaire qu’elle ne s’était pas permis depuis longtemps.

Elle commençait à se dire que sa retraite pourrait durer éternellement dans ce lieu où la vie entière paraissait bien plus simple que ce qu’elle avait connu jusqu’alors, quand, un matin d’avril, en rentrant des courses, elle trouva sa cabane complètement inondée. De l’eau, semblant provenir de nulle part, ruisselait sur le sol de la maison, imbibant le bois du plancher et les pieds des meubles de l’habitation. Elle ne parvint pas à identifier d’où pouvait bien venir l’écoulement. Certainement que les tuyaux qui conduisaient l’eau de la source à sa maison avaient, pour une raison ou une autre, été endommagés. Mais ils étaient enterrés et elle n’était pas outillée pour résoudre elle-même le problème.

Marie ne connaissait personne dans la région. Elle n’avait aucune idée de qui elle pourrait bien contacter pour la dépanner. Elle rechercha rapidement sur un annuaire et retrouva les coordonnées de l’entreprise qui avait réalisé l’installation. Elle les appela immédiatement, mais un répondeur téléphonique lui indiqua que le numéro n’était plus attribué. La société avait certainement fait faillite. Elle essaya de joindre trois autres professionnels dont le siège social était localisé à proximité du village, mais elle n’obtint aucune réponse. La liste des entrepreneurs ne mentionnait aucun artisan spécialisé dans les interventions d’urgence. À Paris, il n’était pas difficile de trouver un plombier en quelques minutes si vous étiez disposé à en payer le prix. Mais les bricoleurs devaient être plus répandus dans la région. Rien ne semblait prévu pour pallier les catastrophes du genre de celle à laquelle était confrontée Marie. Elle se rendit alors à l’évidence qu’elle n’avait d’autre choix que de retourner au village pour demander de l’aide à l’épicerie.

Elle se mit en route rapidement, Gaël trottinant sur ses talons, ses petites jambes fatiguées et mécontent de devoir perdre du temps en un nouvel aller-retour qui empiétait sur ses heures de jeu. Arrivés à la boutique, elle expliqua son problème à la marchande et lui demanda si elle connaissait quelqu’un qui pourrait intervenir sans la laisser les pieds dans l’eau pendant plusieurs jours. La commerçante n’avait aucune relation privilégiée avec un plombier et ne savait pas à qui la recommander. Par contre, elle indiqua à Marie qu’un de ses neveux, sans être du métier, était assez bricoleur. Bien qu’un peu paresseux, selon elle, il avait déjà occupé divers emplois dans le bâtiment. Il pourrait très certainement résoudre son problème à moindres frais si elle était disposée à le payer sans qu’il puisse lui délivrer de facture. L’épicière insista aussi sur le fait qu’en acceptant, Marie ferait plaisir à la mère du garçon qui s’inquiétait de son inactivité prolongée. Elle lui expliqua, sur le ton de la confidence, qu’il ne cherchait pas réellement d’emploi et ne quittait pour ainsi dire jamais sa chambre dans laquelle il passait des journées entières à lire et écouter de la musique, comme un garçon de quinze ans. Sa mère ne savait plus comment l’aider à retrouver une ambition professionnelle. Marie ne vit aucune objection à faire travailler ce jeune homme. Le fait qu’il appartienne à la même famille que l’épicière la rassurait et elle n’avait de toute façon ni les moyens de s’offrir un homme du métier ni la possibilité d’attendre un professionnel débordé. Elle accepta donc la proposition de la commerçante. Le jeune désœuvré s’appelait Mathieu. Sa tante s’engagea en son nom à ce qu’il soit chez Marie le lendemain à la première heure. Elle avait la certitude qu’il s’occuperait de régler son affaire.

Marie remonta chez elle le cœur léger et les bras chargés de Gaël qui, épuisé par toutes ces péripéties, avait catégoriquement refusé d’avancer alors qu’ils n’étaient sortis du village que depuis quelques mètres. La proximité du corps de son enfant, son souffle chaud sur sa joue, ses petites mains qui agrippaient sa nuque, tout cet immense bonheur lui fit oublier la contrariété matérielle qu’elle venait de subir. Elle espérait vaguement que la réparation ne lui coûterait pas trop cher, mais c’était seulement pour ne pas avoir à entamer son capital de jours de paix. À cet instant, rien d’autre ne comptait que la fusion totale dans laquelle elle se sentait avec Gaël et qui semblait seule capable de combler, même si c’était pour peu de temps, l’immensité du vide qu’elle s’efforçait de contenir en elle, jour après jour, pour ne pas le laisser tout engloutir.

 

5 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 10/… » Laisser un commentaire

  1. J’aime beaucoup « la lenteur » qui se dégage de ce texte (enfin la slow life… je ne sais trop comment définir). Ton récit est comme un délicieux gâteau que l’on déguste en toutes toutes petites bouchées pour qu’il dure le plus longtemps possible.

  2. hâte… je voulais juste savoir si ton histoire était déjà écrite en entier dans ta tête ou si tu trouves au jour le jour les idées pour la suite….

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