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« Court est notre jour et immense est la nuit » 9/…

L’après-midi demeurait un temps de liberté pour elle et Gaël. Après un déjeuner rapide, de pain, fromage et fruits, Gaël sortait pour de longues heures de jeux solitaires et Marie pouvait lire, dessiner ou rêver à sa guise. Les premières semaines de sa vie ici, Marie avait eu besoin de ce temps d’absolue vacuité. Il lui avait permis de se reposer, de penser, de faire le deuil du passé et de ceux et ce qu’elle avait quittés. Elle aurait pu conserver ce rythme sans fin tant il lui avait été bénéfique de se couper de l’activité effrénée qu’elle entretenait auparavant. Mais il lui était apparu qu’elle pouvait aussi occuper ce temps libre à réaliser de petites choses de ses mains. Ce n’était pas du travail. Plutôt un loisir, un passe-temps. Elle ne ressentait aucune pression, n’attendait rien quant au résultat qu’elle obtenait. Il ne s’agissait que d’expérimenter, de s’exprimer d’une façon originale et plus intime.

Tout cela était inédit pour elle. Jamais elle ne s’était essayée à une quelconque forme d’artisanat. Douée à l’école, elle avait étudié très longtemps et chaque année passée à s’instruire avait contribué à obérer sa fantaisie. Sa mère avait toujours décrété qu’ils n’étaient pas une famille d’artistes. Elle-même ayant abdiqué jusqu’à la plus petite once de créativité, elle n’avait jamais proposé à Marie de s’essayer à ce genre d’exercice. Elle avait également occulté le fait que sa propre mère était une illustratrice hors pair dont le talent n’avait pu s’épanouir à cause de la guerre ou que Marie était elle-même le fruit de deux arbres et que toute son hérédité ne se limitait pas à la branche maternelle. Il était impensable pour sa mère que Marie ait eu envie, encore moins besoin, d’échapper à cette règle généalogique fabriquée de toutes pièces.

Elle n’avait donc, pour ainsi dire, jamais eu l’occasion de dessiner, bricoler, coudre, jouer de la musique, créer de quelque façon que ce soit. Ça, c’était pour les autres. Des activités pour ceux qui ne savent pas lire. Parce que dans la famille de Marie, la lecture était le seul loisir noble, le seul acte sans autre finalité que le plaisir qui justifie qu’on y consacre du temps. Et elle avait sacrifié à cet usage, qui, en fait de tradition ne remontait pas vraiment plus loin que sa mère. Avec délice. Elle avait aimé lire dès son plus jeune âge. Elle perdait la notion des heures et parfois jusqu’au sens des réalités quand elle se plongeait dans un livre. Cette évasion s’était révélée infiniment précieuse pour Marie. Un rempart nécessaire à la violence du monde qui l’entourait et l’étouffait dans son propre foyer. Elle était convaincue que la lecture l’avait sauvée de tout. Sauf d’elle-même. C’est certainement la raison pour laquelle elle était arrivée ici avec plus de livres que de vêtements. Mais, les premières semaines passées dans la solitude la plus complète, face à ce qu’elle était réellement, l’avaient libérée de toutes les représentations qu’avait érigées en elle son éducation. Elle n’était plus loin de penser que ces longues heures consacrées à lire, à vivre la vie de personnages imaginaires par procuration, avaient constitué une forme adoucie et réversible de suicide, une façon de s’évader du monde et d’effacer ce qu’elle était intimement. Mais, aujourd’hui, elle n’était plus ce que les autres avaient placé en elle, ce qu’ils souhaitaient qu’elle soit ou ce qu’ils contemplaient d’eux en elle. Elle n’avait plus aucune raison de fuir. Elle n’avait plus peur d’être jugée. Maintenant, elle pouvait essayer.

C’est ainsi qu’elle commença à occuper ses après-midi à travailler de ses mains. Sauf les jours où la pluie ou la neige tombaient trop dru, elle s’installait toujours dehors. Elle sortait la table et une chaise et cherchait la place la plus au soleil. Il lui arrivait de mettre plusieurs minutes à stabiliser les meubles sur le sol bosselé. Mais, jamais elle n’avait renoncé à ce rituel. En s’établissant ici, elle avait souhaité vivre en harmonie avec la nature. Elle devait garder ce désir à l’esprit et passer le plus de temps possible hors de chez elle. Parfois, au cours de ces après-midi, elle entendait Gaël rire au loin et ce son merveilleux parachevait son bonheur. Elle avait dans ces moments, l’espace de quelques secondes, la sensation que la vie était simple et qu’elle progressait sur la voie de la sérénité.

Elle trouvait un refuge supplémentaire dans cette créativité qui lui apportait une satisfaction immédiate. Elle commença par coudre de petits doudous pour Gaël. Des lapins, des oursons, des renards et tant d’autres créatures sylvestres se multiplièrent jusqu’à former une véritable ménagerie, pour le plus grand bonheur du petit garçon qui enrichissait de ses nouveaux compagnons ses heures de jeu.

Lorsque Gaël se désintéressa des peluches, Marie commença à tresser des paniers. C’était une activité qui l’avait toujours fascinée. Elle se souvenait encore d’une histoire que lui lisait sa mère quand elle était enfant et dont les héros étaient des vanniers. Elle avait trouvé envoûtante la répétition du mouvement visant à entremêler les brins de noisetier ou de paille qu’elle ramassait dans les champs et les bois alentour et qui conduisait à un objet dont elle avait l’utilité dans sa vie quotidienne. Elle s’était sentie emplie d’une fierté indescriptible lorsque, après plusieurs tentatives infructueuses, elle avait réussi à aboutir à un panier assez équilibré et solide pour l’emmener au village avec elle et y rapporter ses courses.

Par la suite, elle confectionna des pulls en vue de leur premier hiver. Là encore, elle se sentait hypnotisée par le mouvement des aiguilles. Le cliquetis du métal la plongeait dans un état proche de la transe et, lorsqu’elle tricotait, les heures s’enfuyaient sans qu’elle puisse les retenir. Elle aimait le contact et l’odeur de la laine et sentir la chaleur de l’ouvrage en train de se constituer sur ses genoux. Si ses premières réalisations ne furent pas totalement à la hauteur de ses espérances, elle ne s’empêcha pas pour autant de les porter. Gaël et elle ne croisaient personne lorsqu’ils restaient chez eux et ils pouvaient bien se vêtir de guenilles si l’envie leur prenait. Au fil des ouvrages, son point s’affina et elle finit par posséder des pulls aussi beaux que ceux qu’elle aurait pu jadis acheter une petite fortune. Elle en ressentait une joie indescriptible.

À l’approche de Noël, elle feutra la laine qui lui restait pour réaliser des décorations avec Gaël. Les animaux de la forêt tinrent cette fois encore une grande place parmi leurs créations. Des écureuils, des renards et des rennes prenaient forme chaque soir entre leurs mains. Mais la cabane vit aussi fleurir des bonnets à gros pompons, des bottes de Noël, des nuages rieurs et des étoiles qu’elle imaginait scintillantes.

Par la suite, elle se lança dans la confection de savons. Des plus simples à ceux dans lesquels elle incluait des fleurs ramassées sur les chemins alentours ou du marc de café pour son pouvoir gommant. Elle concocta aussi des confitures et des mélanges de plantes pour les boire en infusion. La nature lui fournissait tant d’inspiration et de matières premières que son imagination pour s’occuper les mains ne trouvait pas de limites.

Et tout lui plaisait. Elle savourait les heures passées à créer ces petits objets et en ressortait dans le même état d’esprit que si elle avait été plongée dans une longue méditation. Mais, assez rapidement, leurs besoins à Gaël et elle se trouvèrent comblés. Elle n’envisageait pas de fabriquer au-delà de ce qui leur était nécessaire, comme elle aurait pu s’y laisser aller autrefois. Elle aimait créer, mais elle avait à cœur que chacun de ses projets ait une utilité. Pourtant, elle se plaisait tant à essayer de nouvelles choses qu’elle avait beaucoup de mal à freiner ses ardeurs. Elle avait le désir de ne pas interrompre sa créativité tout juste retrouvée, volonté certainement renforcée par la peur de se confronter au vide qu’elle ressentait toujours en elle quand elle n’était pas occupée. En parallèle, elle gardait présente à l’esprit la nécessité de ne pas laisser filer son argent trop rapidement.

Elle se prit alors à rêver qu’elle pourrait créer ces petits objets pour d’autres qu’elle et Gaël. Elle savait que la sensibilité aux valeurs de l’artisanat croissait constamment et elle sentait qu’il n’était pas déraisonnable de penser que sa frénésie créative pouvait se combiner à son besoin d’un revenu complémentaire. Il ne lui manquait plus que l’audace nécessaire à proposer ses produits à l’épicerie du village.

7 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 9/… » Laisser un commentaire

  1. Moi c’est tout à fait une vie pour moi… Je suis solitaire, j’aime bricoler, j’aime la nature, je vis à la campagne… Mais bon, qu’y a t il au fond d’elle qu’elle a cherché à fuir?

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