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« Court est notre jour et immense est la nuit » 8/…

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Il s’agissait d’abord des maints allers-retours entre la maison et l’extérieur. Il fallait, pour commencer, laver la tasse et la poser délicatement sur la pierre d’évier pour la laisser sécher. Les heures s’écoulaient différemment ici. Fini le lave-vaisselle et les assiettes toujours prêtes. La tasse avait le temps de s’égoutter et l’eau de s’évaporer.

C’est aussi dans cet évier que Marie faisait sa toilette. Il n’y avait pas de salle de douche dans leur cabane, faute de place et faute de budget au moment de la construction. Alors, si l’été les baignades quotidiennes dans la rivière glaciale faisaient office de bains, l’hiver, Gaël et elle se contentaient de se savonner devant l’évier avant de se rincer, les deux pieds dans une bassine. Elle ne regrettait pas le confort d’une salle de douche bien équipée. Elle aimait s’enduire rapidement de mousse au gant de toilette, sentir sa peau se hérisser dans le froid, grelotter même, un peu, parfois. Elle aimait la sensation de l’eau trop chaude qui ne parvient pas à la réchauffer. Elle aimait jusqu’aux flaques qui se formaient lorsqu’elle renversait le contenu de la casserole à côté de la bassine en se rinçant parce qu’elle savourait le plaisir que, ici, ça n’ait aucune importance.

Sitôt lavée, elle se séchait vigoureusement, enfilait des vêtements propres et entreprenait la lessive du linge de la veille dans ce même évier. Généralement, ces bruits du quotidien suffisaient à réveiller Gaël qui observait sa mère, en silence, blotti sous les couvertures. Il profitait souvent de ce qu’elle sort étendre les habits mouillés pour sauter hors du lit et se livrer à sa suite à une toilette rapide. Il se comportait de façon très autonome pour un enfant de son âge. La liberté qu’il avait acquise en venant vivre dans ce lieu où toutes les règles étaient à réinventer avait accentué ce trait de son caractère et, bien qu’il soit encore à l’âge où les enfants entretiennent volontiers une relation fusionnelle avec leur mère, lui affichait une farouche indépendance que Marie n’osait pas lui contester, impressionnée par sa précocité.

Marie avait très tôt compris que Gaël ne serait jamais un garçon comme les autres. Elle avait rapidement fait le deuil de la position de toute-puissance dans laquelle aiment souvent se complaire les mères et avait toujours su qu’il ne la placerait pas sur un piédestal. Renversant les rôles, elle avait alors, fascinée, commencé à admirer son fils.

Quand elle revenait dans la maison, ils échangeaient généralement peu de mots. Elle préparait son petit-déjeuner. Le lait chauffait chaque matin dans la même casserole, était versé dans le même bol et attendait avec Gaël que les tartines de pain de seigle soient tranchées et beurrées pour pouvoir être consommées. Quand elle vivait en ville, Marie avait suivi de nombreux régimes à la mode. Elle n’avait aucun souci de santé particulier, mais elle était toujours fatiguée et déprimée. Elle avait souvent pensé que cela pouvait venir de son alimentation et avait fini par manger sans sel, sans sucre, sans lactose et sans gluten. Sans plaisir. Et sans se sentir mieux. Une punition supplémentaire pour les tourments qui l’agitaient. Depuis qu’elle avait emménagé ici, elle avait totalement oublié ses convictions et se nourrissait essentiellement de pain, de beurre et de fromage. Et elle ne s’était jamais connue en meilleure forme ! Elle avait retrouvé avec délice le goût et l’odeur de la miche qui cuit longtemps, à la mie élastique et à la croûte un peu acide. Le beurre qu’elle achetait à l’épicerie du village ne pouvait être comparé avec celui qu’elle consommait auparavant. Il était franchement jaune, franchement gras et franchement succulent.

Renouer avec tous ces petits délices de la vie avait laissé penser à Marie qu’elle réussirait à se réconcilier avec le monde. Elle essayait de se convaincre que c’était de se couper de ce que l’existence a d’essentiel qui avait fini par la rendre malheureuse. Elle attachait alors une valeur infinie à ces détails qui, pour nombre des femmes de sa génération, n’ont aucune importance. Elle en avait fait le cœur de sa nouvelle vie.

Ils prenaient donc le temps de savourer leurs tartines, parfois en silence, parfois en se racontant des histoires ou en projetant ce à quoi ils souhaitaient occuper la journée qui s’annonçait. C’était toujours Marie qui amorçait la discussion. Gaël se montrait peu loquace et se complaisait facilement dans l’absence de paroles. Marie n’était pas gênée par ce trait de caractère qu’ils partageaient, mais elle déployait ponctuellement d’incommensurables efforts pour alimenter une conversation de peur que son fils ne s’isole dans son mutisme si elle ne lui imposait pas ces échanges.

Puis, Marie ouvrait les fenêtres et la porte en grand. Quelles que soient la météo et les températures, elle aérait la pièce pour faire circuler l’air pur de la montagne dans son petit nid. Gaël profitait de ce temps où Marie nettoyait la maison pour partir jouer. Elle n’aimait pas qu’il l’aide. Elle considérait que sa place d’enfant se trouvait dehors, à rêver, courir et inventer. Pas à se scléroser l’esprit en de multiples corvées. Et puis tout se réalisait si facilement ici. Pas de grandes pièces tristes à entretenir. Juste le nécessaire. Deux bols à laver, un morceau de beurre à ranger, une table à essuyer et un lit à tapoter. Vraiment pas de quoi occuper deux personnes et gâcher les jeux de Gaël.

Quand elle avait terminé, Marie se postait sur le pas de la porte et criait le nom de son fils. Une seule fois. Et Gaël revenait. Ça prenait parfois un peu de temps. Parce qu’il était en train de construire un petit barrage avec des cailloux sur la rivière, ou une cabane dans un des arbres du terrain. Parce qu’il avait vu un lièvre et que les horloges s’étaient arrêtées pendant qu’il l’observait. Parce qu’il était allongé dans l’herbe à rêvasser en regardant la fuite des nuages. Parce qu’il n’était qu’un enfant. Mais il finissait toujours par revenir sans qu’il faille l’appeler une seconde fois. Marie avait mis du temps à s’adapter à ces nouvelles règles tacites. Sa peur de perdre Gaël n’avait pas instantanément disparu en arrivant dans leur lieu de vie actuel. Les premiers mois, il avait été soumis à une myriade de recommandations, toutes en contradiction avec l’injonction qui lui était faite de vivre libre. Les premiers jours, Marie lui demandait de rester à portée de sa vue. Elle lui avait formellement interdit de s’approcher de la rivière et elle n’envisageait même pas qu’il puisse avoir l’idée de grimper dans un arbre. Il pouvait jouer, mais en évitant les pierres trop grosses et les bâtons trop pointus. Gaël lui avait fait remarquer, à sa façon d’enfant, qu’il ne se sentait guère plus libre ici que quand il sortait au parc de leur quartier. Et, progressivement, pour lui, Marie était parvenue à se raisonner et à lui accorder sa confiance. Elle lui avait donné l’autorisation de s’éloigner s’il retournait à la maison régulièrement, puis s’il revenait au moment où elle l’appelait. Immédiatement. Puis, assez vite pour qu’elle ne s’inquiète pas. Il avait obtenu le droit de tremper les pieds dans l’eau de la rivière. Puis de s’y baigner jusqu’à la taille. Puis, elle lui avait appris à nager. Dernière victoire : il pouvait désormais grimper au sommet de n’importe quel arbre. Pourvu qu’il fasse attention.

Quand Gaël rejoignait sa mère sur le pas de la porte, ils partaient ensemble faire leurs courses au village. Tout au début de leur nouvelle vie, Marie achetait ce dont ils avaient besoin. Comme avant. À ceci près qu’ils ne consommaient désormais plus que ce qui leur était nécessaire et avaient éliminé tout le superflu. Mais tout de même. L’argent filait vite. Marie savait que cette parenthèse ne pourrait pas se prolonger éternellement et qu’il faudrait bien qu’elle travaille à nouveau un jour. Mais elle avait à cœur de laisser perdurer ce bonheur le plus longtemps possible et elle redoubla d’efforts pour dépenser moins.

 

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