Accéder au contenu principal

« Court est notre jour et immense est la nuit » 7/…

2017-07-16 16.28.23

Depuis ce jour de mai, toutes les journées de Marie et Gaël se déroulaient au rythme de rendez-vous immuables. Marie se levait avec le soleil. Elle n’avait pas emporté de réveil dans ses affaires et avait simplement pris l’habitude de se coucher sans fermer les volets. Ainsi, elle ouvrait les yeux chaque matin, lentement, au même rythme que la nature. Elle savourait le pépiement des oiseaux, le souffle léger de la brise de l’aube, la clarté qui parfois remplaçait les francs rayons de soleil, prisonniers des nuages. Du fond de son lit, elle restait attentive à chaque bruissement de cette nature retrouvée. Elle prenait le temps de s’éveiller au monde avec douceur, étirant chaque muscle de son corps endormi et respirant profondément plusieurs fois avant de commencer sa journée. Lorsqu’elle se levait, elle prenait garde à ne pas troubler le sommeil de Gaël. Elle tenait à être seule quelques minutes pour jouir du luxe de la première tasse de thé dans le silence le plus complet. Elle profitait de ces instants pour laisser défiler en elle les pensées qui l’assaillaient. Elle espérait toujours qu’en leur concédant cet espace matinal, elle en serait délivrée pour le reste des moments qu’elle avait à vivre. À son plus grand regret, la plupart du temps, elle se trompait.

Heureusement pour elle, le petit garçon dormait d’un sommeil de plomb. Il lui libérait tout le temps dont elle avait besoin pour se sentir prête à affronter une nouvelle journée. Il était rare qu’il ouvre un œil avant qu’elle ait commencé à circuler entre la maison et l’extérieur. Elle prenait soin de remplir une casserole le soir pour faire preuve de la plus grande discrétion possible le matin. Le bruissement de l’eau entrant en ébullition n’avait jamais provoqué la moindre réaction chez Gaël, endormi. Elle avait donc tout le loisir de faire chauffer le liquide sur son réchaud et de préparer sa tasse sans crainte de le déranger.

Le thé n’avait pas la même saveur ici. Certainement grâce à la qualité de l’eau qu’elle puisait directement à la source et qui ne sentait pas les nombreux produits avec lesquels était traitée celle qu’elle avait l’habitude de tirer au robinet. Marie avait toujours été une grande amatrice de ce breuvage. Enfant déjà, elle en consommait du matin au soir en lieu et place du lait que buvaient généralement ses petits camarades. Au fil des années, son palais s’était affiné et ses moyens avaient augmenté. Elle avait alors progressivement cessé d’acheter les références qu’elle trouvait au supermarché pour s’offrir le luxe de thés plus délicats. Elle possédait, dans son autre vie, des centaines de petites boîtes noires dans lesquelles était vendue sa marque préférée. Elle ne parvenait jamais à s’en séparer lorsqu’elles étaient vides tant elle les trouvait jolies. Parfois, elle s’en servait pour rempoter de minuscules plantes et les offrir à des amies. Mais la plupart restaient stockées quelque part chez elle. Inutiles, mais sans qu’elle se résolve pour autant à s’en débarrasser. Le thé, c’était le seul luxe que Marie ait conservé lors de son nouveau départ. Elle commandait ponctuellement cent grammes de son cru préféré auprès de l’épicerie du village et en dégustait une tasse par jour. Pas plus. Elle avait appris à désirer ce qu’elle avait et à le savourer à chaque instant plutôt que de s’en repaître jusqu’à en perdre le goût.

Une fois la tasse prête et l’eau frémissante versée sur les feuilles, Marie sortait déguster son nectar juste devant la maison. Elle ne s’autorisait pas à s’éloigner de plus de quelques pas du perron de la cabane, comme si Gaël pouvait soudainement avoir besoin d’elle sans pouvoir se lever pour aller la chercher. Elle restait le plus souvent assise sur une très grosse pierre, juste devant chez elle et, sans se soucier du temps, elle buvait dehors, attentive à tous les petits signes de la nature en éveil.

S’il pleuvait, elle portait son imperméable et accélérait sa dégustation. S’il faisait très froid, elle empilait les gros pulls avant de sortir. Mais, elle trouvait toujours matière à se réjouir de ce premier moment de la journée. Que ce soit les gouttes de pluie glacée qui venaient ondoyer dans sa tasse, les flocons de neige virevoltant autour de sa tête ou les rayons du soleil qui l’éblouissaient, elle disposait toujours d’un argument pour tenter de se convaincre qu’elle allait vivre une belle journée. Elle avait lu quelque part que la réalité n’est rien de plus que le reflet de nos pensées. Pour cette raison, elle s’efforçait d’appeler à elle des réflexions positives, de peur de gâcher un paradis par la seule force de ses ruminations. C’était une des multiples choses auxquelles elle pensait qu’elle devait prêter attention si elle ne voulait pas retomber dans ses anciens travers. « Le bonheur est un choix », se répétait-elle. Une autre phrase toute faite qu’elle avait dû lire dans un magazine féminin et qui l’avait convaincue qu’il relevait de sa responsabilité d’être heureuse. Pour elle. Pour Gaël.

Si le temps se montrait clément, elle paressait un peu sur cette grosse roche, profitant de l’air frais ou de la chaleur naissante. Plus aucun horaire ne s’imposait à elle depuis qu’elle vivait ici et elle savourait ce luxe. Elle disposait désormais d’espace et de temps. Les deux biens les plus rares du monde moderne. Elle avait pleinement conscience de cette richesse et n’oubliait jamais sa chance. Quand elle s’était emplie d’énergie, elle commençait sa journée.

4 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 7/… » Laisser un commentaire

  1. Ah la dégustation du thé matinal dans un coin de verdure ensoleillé 💕 On dirait moi ce matin, sauf que les maisons des voisins et la ville toute entière me cachent l’horizon … mais je ne laisse pas un si petit détail gâcher mon bonheur 😀

Et vous en pensez quoi?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s