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« Court est notre jour et immense est la nuit » 6/…

2017-07-13 09.57.53 HDR.jpgUn matin de mai, Marie avait pris le train avec son fils et une petite valise contenant toutes leurs affaires : quelques vêtements, le doudou de Gaël, des carnets, des stylos, des crayons et des livres pour tous les deux. Le strict nécessaire. Elle n’avait rien pu préparer et avait donc dû agir rapidement en se levant pour ne pas rater le départ. Elle avait prêté une attention particulière à tout ce qu’elle laissait derrière elle. Avant de quitter l’immeuble, elle s’était rendue dans chacune des pièces de son appartement. Elle avait passé quelques secondes devant chacune des fenêtres pour ancrer la vue qu’elle y avait dans sa mémoire. Elle avait tapé ses oreillers et humé le parfum de son mari, à même le flacon, pour s’imprégner de cette odeur familière, comme un adieu. Puis elle avait compté le nombre de marches à descendre pour accéder à la rue. Elle s’était une dernière fois indignée devant la poubelle qui bloquait la porte d’entrée du hall. Elle avait respiré à pleins poumons l’air vicié de Paris, scruté le nuage de pollution qui enrobait le Sacré-Cœur, écouté avec délice le bruit des klaxons et des pas trop pressés des piétons qui la bousculaient sur le trottoir en se rendant au bureau. Elle voulait conserver en elle la trace de tout ce qu’elle quittait. Non pas qu’elle ressente déjà de la nostalgie. Au contraire. Elle tenait à se remémorer tous ces détails pour être en mesure de les rappeler à elle quand elle rencontrerait les premières difficultés de sa nouvelle vie. Elle avait à cœur de se souvenir pour ne jamais renoncer. Elle souhaitait ainsi se préserver de la faiblesse qui pourrait la conduire à capituler et retourner à ce quotidien qui l’avait rongée.

Elle était arrivée à la gare avec suffisamment d’avance pour ne ressentir aucun stress. Elle qui avait tant couru derrière des métros, des taxis ou des avions avait voulu que ce nouveau départ se passe en douceur. Son train n’apparaissait pas encore au tableau d’affichage. Elle avait pris le temps de se rendre dans l’échoppe d’une grande chaîne de café pour s’y offrir un dernier gobelet en carton payé à prix d’or. Elle avait fait la queue entre un jeune couple qui échangeait des baisers passionnés et un homme en costume qui tressautait d’agacement devant la durée de l’attente, sans pour autant se résoudre à renoncer à sa boisson. Quand son tour de passer commande était arrivé, elle avait choisi un café au lait très sucré avec de la chantilly. Elle adorait ce breuvage, mais s’en privait depuis des années pour garder la ligne et limiter sa consommation de glucides et de lactose. Elle s’était assise sur un banc crasseux de la gare, face au tableau des départs, sa valise posée à ses pieds et son fils sur les genoux et avait dégusté son latte en lisant le livre qu’elle avait choisi de conserver dans son sac à main pour en profiter durant son long trajet. Rien ne devait plus l’inquiéter. Elle avait programmé, quelques semaines auparavant, la livraison pour la fin d’après-midi d’un grand lit, d’une table, de deux chaises, d’un peu de vaisselle, de draps et de serviettes, tous achetés dans un complexe de plusieurs magasins dédiés à l’ameublement. Une fois arrivée à destination, elle n’aurait rien à s’occuper. Juste à savourer. Il ne leur manquerait rien pour leur première nuit dans leur nouveau nid.

Le voyage en train s’était déroulé aussi sereinement que celui qui les avait conduits dans ce bout du monde la première fois. Gaël avait été d’une sagesse exemplaire. Il avait passé le plus clair de son temps à regarder le paysage défiler à travers la vitre du train, sans un mot, sans un bruit. Marie avait quant à elle eu tout le temps de s’abandonner à sa lecture. Elle avait choisi un recueil de poèmes contemporains, redoutant de ne pouvoir être assez concentrée pour suivre l’intrigue d’une histoire complexe. Elle avait préféré se contenter de savourer des mots, d’écouter résonner les vers.

Arrivée au terminus, Marie avait eu l’agréable surprise d’apercevoir un taxi en stationnement devant la gare. Elle n’avait même pas eu à attendre une voiture pour pouvoir se rendre dans ce chez elle qui lui restait à découvrir. Et ce n’avait été que le début du parfait enchaînement des événements de cette journée.

Ce jour-là, tout s’était passé exactement comme Marie l’avait prévu. Gaël avait été immédiatement enchanté par son nouveau cadre de vie. Sitôt descendu du taxi, il s’était approprié les lieux. Comme si lui aussi retrouvait sur ces terres sauvages un environnement qui l’avait bercé dans un lointain passé. Les livreurs étaient arrivés à l’heure annoncée. Rien ne manquait à la commande et ils avaient même installé tout le matériel dans la maison et monté les quelques meubles sans que Marie ait rien à demander.

Lorsqu’ils avaient été partis, Marie s’était retrouvée seule chez elle. Ça avait été une curieuse sensation de prendre enfin possession de cet endroit qu’elle avait tant désiré et qu’elle ne connaissait pourtant pas. Elle n’avait pas vu la maison avant ce jour-là, pas même en photo. Et évoluer parmi tous ces objets neufs avait été parfaitement grisant. Tout n’avait été que découverte et elle avait eu la sensation de vivre un rêve éveillé. C’était la première fois qu’elle habitait dans un endroit qu’elle seule avait choisi. La première fois que les concessions n’existaient qu’entre elle et elle-même. Ici, elle n’avait renoncé à rien de fondamental pour elle. C’était un lieu qui lui ressemblait et dans lequel elle savait qu’elle allait s’épanouir. Un lieu qui ne serait pas souillé par la présence et les exigences d’un autre qu’elle. Pour la première fois de sa vie, elle s’était sentie libre et cette sensation lui avait inspiré un immense sentiment de puissance. Ici, rien ne lui paraissait impossible. Même le bonheur.

Au début de la soirée, alors que Gaël dormait dans le grand lit, épuisé par cette journée peu ordinaire, Marie avait fait chauffer de l’eau sur son réchaud et elle s’était servi un thé qu’elle avait bu à l’endroit exact où elle se trouvait maintenant. À cet instant précis, elle avait été convaincue que tous les instants qui lui resteraient à vivre seraient au diapason de cette belle journée. Comme si elle avait ce jour reçu le don d’une nouvelle naissance et que rien ne s’opposerait désormais à ce qu’elle devienne elle-même et vive selon ses propres règles. Elle ressentait enfin un sentiment qui se rapprochait de la sérénité.

 

2 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 6/… » Laisser un commentaire

  1. Chouette, la suite !
    Je lis une fois, vite et en diagonale pour rassasier on impatience et ensuite je reviens au début pour déguster tranquillement 😉
    C’est drôle cette arrivée en terre presque inconnue, comme un début de belles vacances !

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