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« Court est notre jour et immense est la nuit » 5/…

2018-03-07 14.05.09

Ce coin de nature n’avait que peu de valeur pour le monde dont elle venait. Elle l’avait d’ailleurs acquis pour une bouchée de pain. Payé comptant avec l’argent qu’elle mettait de côté pour aller bronzer quelques jours sur une île polluée de touristes. Leur minuscule maison avait, elle, été financée par la vente de la voiture de Marie. Ce n’était pas un véhicule de luxe, mais sa valeur avait suffi à lui offrir ce petit abri de jardin qu’elle avait fait aménager pour le rendre fonctionnel et agréable. Ils n’avaient besoin de presque rien puisqu’ils étaient tous les deux. Il avait suffi d’un groupe électrogène pour alimenter un ballon d’eau chaude et deux ampoules, d’un poêle pour les mois où les températures descendaient bien au-dessous de zéro, d’une petite table, de deux chaises, d’un lit et d’un réchaud. Ce peu de biens remplissait la cabane, lui donnant un aspect chaleureux et dissuadant toute velléité d’achat complémentaire. Exactement ce qu’il leur fallait. Plus ils vivraient sobrement, plus leur escapade loin de la fureur pourrait se prolonger. Et Marie comptait bien qu’elle dure le plus longtemps possible.

Plus les mois passaient et moins elle pouvait envisager de retourner à ce qu’elle connaissait auparavant de la vie. Cet endroit l’avait transformée. Elle ne voulait pas un jour devoir se priver d’ouvrir ses fenêtres sur cette sublime vue. Elle, qui n’avait toujours juré que par le bord de mer et se sentait oppressée par le silence, était désormais convaincue qu’il n’existait pas de plus beau paysage que les monts changeants qui surplombaient son terrain. Pas la montagne qui subit le défilé de milliers de skieurs chaque année. Non. La montagne discrète. Celle aux sommets arrondis et aux rares habitants. Celle où l’on a coutume de dire qu’il faut y être né pour l’apprécier. Celle qui ne cherche pas à plaire, mais peut vous frapper en plein cœur et vous conduire à la supplier de vous laisser rester.

Marie s’était sentie accueillie par cette nature, pourtant parfois hostile, dès sa première visite. Elle ne connaissait pas la région lorsqu’elle était venue de Paris sur un coup de tête et y avait découvert ce terrain. C’était l’hiver. Il faisait froid et des murs de neige bloquaient la route. L’agent immobilier s’était montré réticent à la conduire jusque-là, certainement persuadé que la Parisienne qu’elle était n’achèterait jamais un terrain perdu au milieu de nulle part et difficilement accessible une partie de l’année. Mais Marie avait insisté. Elle ne lui avait pas révélé qu’elle ne connaissait rien de la région et s’était présentée comme une enfant du pays, persuadée que les quelques mètres carrés dont il lui avait parlé existaient pour la combler. Elle n’avait pas voulu s’être déplacée pour rien. Elle ressentait une urgence telle qu’elle ne pouvait se permettre d’échouer si près du but. Dans le gros 4×4 bien équipé du commercial, ils avaient pu avancer assez loin sur la route et, quand ils avaient dû se résoudre à se garer, ils étaient arrivés à une centaine de mètres à peine de la parcelle. Avant même d’être parvenue au lopin de terre, Marie avait su qu’elle l’achèterait sans négocier. Dans la voiture, à côté de l’agent immobilier qui se sentait obligé d’alimenter une conversation inutile, elle avait tout de suite perçu qu’elle était arrivée chez elle. Par hasard. Parce qu’elle avait sauté dans ce train plutôt que dans un autre ; parce que ce terrain était proposé à la vente pour si peu cher ; parce qu’elle avait insisté pour aller le voir, elle qui imposait habituellement si peu ses désirs ; parce que tout cela s’était produit au moment où elle en avait le plus besoin, elle avait finalement trouvé un lieu qu’elle pourrait nommer « chez elle ».

Tout dans cet endroit lui avait paru familier. Le minuscule village par lequel ils étaient arrivés, avec son épicerie ouverte deux heures par jour et sa toute petite église aux vantaux qui ne se fermaient jamais, aurait pu la voir grandir tant elle s’y sentait en confiance. Elle n’aurait pas été étonnée qu’une vieille femme sorte sur le pas de sa porte pour la saluer et l’embrasser, comme quelqu’un rentrant au pays après un trop long exil.

La grosse voiture de l’agent immobilier avait avancé sur une toute petite route de campagne qui les avait éloignés progressivement de ces derniers vestiges de civilisation. Elle avait senti les regards en coin de l’employé qui guettait la moindre hésitation sur son visage, le moindre doute de la fille des villes qui regretterait sa témérité et paniquerait en voyant disparaître dans le rétroviseur la dernière trace de ses semblables. Mais il pouvait se rassurer. À mesure qu’ils avançaient et se retrouvaient en pleine nature, Marie se sentait renaître à elle-même. Le trajet avait semblé la laver de toutes les peines qu’elle avait supportées ces dernières années et les étendues de neige immaculée qu’ils avaient traversées au pas étaient comme une promesse qu’elle pourrait prendre ici un nouveau départ, se ressourcer jusqu’à pouvoir vivre à nouveau.

C’est dans cet état d’esprit que Marie avait franchi à pied les derniers mètres qui la séparaient du terrain proposé. Glacée, trempée, elle s’était appliquée à poser ses pas dans ceux du commercial qui, connaissant le bien, était chaussé de manière convenant à la situation. Arrivé à destination, le vendeur avait entamé son monologue sur les limites de la parcelle, les bornes d’électricité en bordure du terrain, les raccordements inexistants, l’eau qu’il faudrait pomper à la source, tous ces détails qui ne comptaient pas quand un endroit vous avait confisqué le cœur.

À la grande surprise de l’agent immobilier, Marie lui avait annoncé, sitôt assise dans la voiture, qu’elle désirait passer à l’agence avant de rentrer pour se porter acquéreuse du terrain. Pourrait-il la raccompagner à la gare pour qu’elle ne rate pas le dernier train ? Elle n’avait pas négocié un centime du prix et avait insisté sur le fait qu’elle pouvait payer sans avoir recours à l’emprunt. Elle avait expliqué qu’elle était très pressée de s’installer là-haut et qu’elle comptait sur lui pour que tous les délais soient réduits au maximum. Peut-être inquiet que la jeune femme reprenne ses esprits et se rétracte, l’agent immobilier s’était avéré diligent. Les formalités avaient été réalisées en quelques semaines et Marie avait obtenu l’autorisation du vendeur de démarrer le montage et le raccordement de sa cabane avant d’être officiellement propriétaire de son bout de terre. Il n’était resté que la nature pour faire obstacle à son désir.

Marie avait su qu’elle ne s’était pas trompée quand l’agent immobilier l’avait appelée pour l’informer que la fonte des neiges avait commencé inhabituellement tôt cette année et qu’elle pouvait installer sa maison dès qu’elle le souhaiterait. Le terrain était praticable et tous ses accès étaient dégagés. L’univers entier avait semblé concourir à ce qu’elle puisse ouvrir ses volets sur un paysage qui avait trouvé écho dans son âme. Rien ne pourrait plus lui arriver une fois qu’elle se serait réfugiée là-bas. C’était pour elle une certitude et cette simple pensée avait suffi à lui donner le courage de continuer ce qui était en passe de devenir sa vie d’avant, sans faire de vague, sans laisser échapper la moindre information sur le merveilleux cadeau qu’elle était en train de s’offrir.

Tant par envie que par besoin, elle avait souhaité que tout se passe très vite. Comme si cette décision qui pouvait sembler brutale avait en réalité couvé pendant de nombreuses années et qu’il fallait désormais succomber à l’urgence et rattraper un peu du temps perdu. Elle n’avait donc pas tergiversé avant de choisir la construction qui se dresserait sur son terrain. Il était impératif que ce nid soit minuscule. Elle avait besoin de se sentir contenue par son logis, de pouvoir couvrir d’un seul regard toutes ses possessions, quelle que puisse être sa position dans la pièce. Et puis Gaël. Dans un petit logement, quand il ne jouerait pas dehors, il serait toujours tout contre elle. Elle pourrait sans cesse le cajoler, l’embrasser, le sentir, l’observer.

Elle avait souhaité à tout prix réduire à la portion congrue l’aspect matériel de son projet. Quatre murs et un toit. Pas de fondations. Juste une dalle. Rien qui coûtât de l’argent. L’eau serait puisée à la source. Elle en avait le droit. L’agent immobilier le lui avait confirmé. Elle couperait elle-même le bois qui alimenterait son poêle sur les arbres qui recouvraient la plus grande partie du terrain. Elle avait été grisée par ce sentiment de se détacher des contingences du monde. Cette autonomie lui avait semblé un pas indispensable sur le chemin de sa liberté.

C’est ainsi que la cabane s’était montée. À partir de presque rien, elle ne ressemblait finalement pas à grand-chose, mais Marie en était ravie. Elle n’était pas venue la voir avant d’y emménager définitivement. Elle avait montré une confiance aveugle à des ouvriers qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’avait contactés que par mail. Elle avait la conviction que tout se passerait bien. Que rien ne pourrait échouer dans ce projet parce que, pour la première fois de sa vie, elle avait ressenti l’harmonie entre elle et le monde. Elle savait que, là-bas, elle se trouverait exactement là où elle devrait être. Personne ne pouvait empêcher que ça arrive. Et, en effet, personne ne l’empêcha.

 

4 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 5/… » Laisser un commentaire

  1. Ça me fait penser au livre Dans la foret de Jean Hegland dont je t ai parlé l autre fois…tu devrais peut être le lire si tu en as l occasion. Je n ai pas tout aimé mais j y repense, souvent…

  2. J’ai changé de technique, je ne viens pas pendant plusieurs jours pour avoir plusieurs épisodes d’un coup 😉
    Bon c’est très bien tout ça, Marie s’est donné les moyens de donner vie à ses choix, c’est courageux. J’espère qu’il n’y a pas un hic !

  3. J’ai comme l’impression que l’Auvergne t’a beaucoup inspiré… Quel courage Marie, ce changement de vie extrême! Pour les vacances, ce ne serait pas pour me déplaire mais pour une longue période, je ne suis pas prête à sauter le pas. J’attends la suite…

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