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« Court est notre jour et immense est la nuit » 3/…

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Pour occuper ses loisirs, elle s’en remettait à sa bibliothèque. La tranquillité et l’isolement du lieu dans lequel elle vivait lui avaient permis de renouer avec les délices de la lecture qu’elle avait un temps négligés. Elle avait perdu l’habitude de traiter les livres comme de vulgaires biens de consommation : pour connaître le dernier auteur à la mode quand tout le monde en parlait, même si son écriture ne lui procurait aucune émotion ; pour disposer d’un sujet de conversation lorsqu’elle dînait chez des amis ; pour paraître cultivée… Désormais, elle ne lisait que pour son plaisir, sans se soucier des critiques qui avaient pu être publiées sur l’ouvrage qu’elle choisissait. Elle prenait le temps de savourer chacun des mots imprimés en pensant très souvent aux raisons qui avaient pu pousser l’auteur à l’employer plutôt qu’un autre. Elle passait des soirées entières à compulser toutes sortes de romans ou d’essais et il n’était pas rare qu’elle s’arrête plusieurs minutes sur une phrase, sur une tournure qui l’émouvait et qu’elle prenait le soin de noter dans un de ses innombrables petits carnets dont elle ne se séparait jamais.

Elle ouvrait des classiques qu’elle connaissait depuis une éternité et elle les redécouvrait comme si elle était désormais une autre femme. Elle lisait aussi des ouvrages contemporains qu’elle commandait occasionnellement au village ou récupérait dans la boîte à livres installée sur la place. Elle ne prenait pas un plaisir égal à toutes ces œuvres, mais elle se réjouissait de chacune de ses rencontres avec ces récits tous différents. Même dans un roman qu’elle aurait jadis jugé médiocre, elle trouvait toujours quelques mots qui résonnaient si fort en elle qu’elle devait interrompre sa progression dans l’attente que l’écho de la phrase se tarisse.

Plusieurs fois par jour, surtout en hiver, quand le temps passé ensemble s’allongeait et que le petit garçon s’ennuyait, elle lisait à voix haute pour son fils. Ils avaient ainsi voyagé au pays imaginaire de Peter Pan. Ils s’étaient rendus au pays des merveilles en compagnie de la douce Alice et au pays des géants avec le BGG. Marie retrouvait intacte la fascination qu’elle avait eue pour ces romans lorsqu’elle était petite fille. Elle se laissait emporter dans des rêveries aussi facilement que le garçonnet et éprouvait souvent une profonde nostalgie d’avoir perdu la naïveté propre à l’enfance qui lui permettait jadis de prétendre que ces histoires étaient réelles. Elle avait encore envie de s’asperger de poudre d’étoiles, de se lancer à la poursuite de lapins trop pressés et de découvrir le goût de la frambouille. Mais sa fantaisie avait disparu.

Quand elle ne lisait pas, Marie s’occupait à de menus travaux avec Gaël. Cet hiver, ils avaient passé de nombreuses soirées à préparer de minuscules brins de végétation qui avaient survécu aux gelées et à la neige et qu’ils avaient collectés dans la journée. Ils les triaient, les nettoyaient avec tout le soin dont pouvait se montrer capable un enfant de quatre ans et les disposaient dans divers récipients qu’ils remplissaient d’eau pour les mettre à geler dans la nuit noire. Au matin, ces petites œuvres d’art éphémères étaient récoltées comme autant de précieux bijoux, démoulées et suspendues aux arbres qui entouraient la maison. De merveilleuses décorations qui ne coûtaient rien et qui leur apportaient à tous deux un indescriptible bonheur lorsqu’ils les admiraient scintiller dans la lumière, de longues heures durant.

Marie ne regrettait jamais sa vie d’avant et son abondance qui l’avait étouffée jusqu’à la rendre malade. Elle avait la sensation qu’en emménageant ici, en pleine campagne, elle avait écouté une voix intérieure qui lui montrait le chemin pour vivre mieux, plus simplement. Quand toute la société avait essayé de lui faire croire qu’il n’existait point de salut en dehors du travail et de l’argent qu’il procurait, elle s’était autorisée à penser qu’il se trouvait encore un ailleurs où l’être primerait sur l’avoir et où elle pourrait se découvrir. Ces jeux et ces moments qu’elle partageait avec son fils la confortaient chaque fois dans la décision qu’elle avait prise de leur offrir cette parenthèse loin de la fureur du monde.

 

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