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« Court est notre jour et immense est la nuit » 2/…

2018-03-07 14.05.09.jpgMais, lorsque les flocons commençaient à tomber, tout devenait différent. Le monde de Marie plongeait dans un silence ouaté. Les premières giboulées recouvraient tout. Marie s’enfonçait fréquemment dans le manteau blanc jusqu’à mi-cuisses quand elle s’aventurait dehors. Tout effort demandait de démultiplier l’énergie qui y était consacrée. La neige sonnait le temps de la contemplation. Marie restait alors chez elle, le nez à la fenêtre, et regardait ce monde qui semblait s’être arrêté en savourant la chaleur dont elle jouissait, à l’abri. Elle lisait au coin du poêle, ne levant la tête de son ouvrage que pour suivre la course lente des flocons et s’émerveiller du changement d’atmosphère que pouvaient générer de si petits éléments. Puis, arrivait le moment, inévitable, où elle devait s’extraire de son cocon. Marie repoussait le plus longtemps possible cette échéance, mais elle n’avait pas d’autre choix quand elle venait à bout de ses provisions et qu’une journée de rêverie supplémentaire menaçait de la conduire à la famine. Tout devenait alors une incessante lutte contre les éléments.

Marie devait commencer par rassembler toutes ses forces pour réussir à ouvrir la porte d’entrée, systématiquement bloquée par un banc de neige compacte, rabattue contre la maison par le vent. Une fois, lors du premier hiver qu’elle avait passé ici, elle avait eu l’idée de se débarrasser de cette compagne envahissante en l’arrosant de liquide bouillant. Elle avait porté à ébullition des dizaines de casseroles et les avait jetées par la fenêtre qui, elle, n’était pas ensevelie. Mais, si l’eau chaude faisait bien fondre la neige, elle se transformait rapidement en une épaisse couche de glace qui rendait périlleux tout déplacement en dehors de la maison. Après une bonne dizaine de chutes au pas de sa porte, elle avait compris qu’elle devait désormais s’en tenir à une méthode plus académique.

Marie se résignait donc à se frayer un chemin en dégageant à la pelle ce qui lui paraissait des tonnes de neige. En nage et les muscles des épaules et des bras douloureux, elle évoluait alors entre deux murs blancs, oppressants, jusqu’à la départementale qui sillonnait en bordure de son terrain. Ce chemin qu’elle ouvrait constituait comme un passage d’un monde à un autre. Il recelait quelque chose de fantastique, presque surnaturel et elle était à chaque fois étourdie de penser à ces deux univers qui se côtoyaient sans presque jamais se rencontrer. Lorsqu’elle parvenait à la route, le chasse-neige avait repoussé les congères et elle pouvait à nouveau circuler normalement. La magie restait derrière elle. Dans ces moments-là, elle détestait autant la neige qui lui demandait de déployer des efforts surhumains dans des tâches si peu gratifiantes qu’elle la chérissait de l’isoler un peu plus encore du monde auquel elle n’avait plus envie de se mêler.

Lorsque la nuit tombait, que le blizzard souffle ou pas, elle s’adonnait toujours aux mêmes rituels. Elle calfeutrait la porte en y suspendant de grands draps de laine. Lourds, gris et épais, ils assuraient un barrage remarquable contre l’air glacial du soir. Puis, elle préparait une soupe très chaude et sans fantaisie. Les poireaux, pommes de terre et choux de la région constituaient la base de son alimentation à cette époque de l’année. Elle ajoutait parfois quelques navets ou carottes selon ce qu’elle ramenait des courses. Et toujours beaucoup d’oignons. Marie aimait autant déguster son potage que l’entendre et le sentir cuire. Quand elle surprenait le bruit d’une bulle qui éclatait à la surface de la marmite ou qu’elle respirait les premiers effluves du bouillon, elle était traversée d’un sentiment d’intense sérénité. Elle se félicitait de ne plus courir après l’inatteignable. Elle apprenait ici à se contenter des plaisirs simples que peut apporter le quotidien, quand on désire enfin ce qu’on possède.

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