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« Court est notre jour et immense est la nuit » 1/…

Il faisait frais ce matin-là quand Marie ouvrit la porte pour aller déguster le thé avec lequel elle commençait chaque journée, sur le seuil de la maison. Le soleil se tenait encore loin sur l’horizon, nimbé d’un voile de brume qui le rendait mystérieux et qui, malgré l’intensité des rayons, empêchait la chaleur de se propager jusqu’à la Terre. Une brise glaciale soufflait par intermittence, comme pour éveiller la nature assoupie. Les premiers oiseaux pépiaient au loin et froissaient leurs ailes en voletant d’arbre en arbre. Les bruits d’une journée qui commence.

Marie adorait cet instant précis, hors du temps, quand le monde et son fracas, dont elle était pourtant bien éloignée, semblent encore endormis. C’était un moment qui n’appartenait qu’à elle et qu’elle prenait plaisir à savourer, jour après jour.

Marie n’avait pas beaucoup d’obligations et l’heure à laquelle elle sortait du lit n’avait aucune conséquence sur son emploi du temps. Mais, depuis qu’elle avait emménagé dans la région, elle vivait au rythme de la nature.

L’hiver, ses journées étaient brèves et vives. Elle se levait tard, rarement avant huit heures, et prenait soin de s’adonner aux tâches nécessaires, dans sa maison ou en dehors, avant la tombée du jour vers dix-sept heures.

Dans la région, il était dangereux de négliger la neige. Durant plusieurs mois, c’est elle qui régentait les activités qu’il était possible ou non d’accomplir. Tout semblait facile à Marie par temps sec. Le froid, bien que souvent très rude, n’empêchait rien. Il insufflait même à toute entreprise une sorte de hâte qui ne déplaisait pas à Marie. Les doigts gourds, les joues piquantes et le nez endolori, elle aimait allonger le pas de sa promenade dans les bois tout près de chez elle dans le seul but de se réchauffer le corps. Elle ne se lassait pas d’entendre le crissement de l’herbe et de la mousse gelées qui craquaient sous ses bottes et elle guettait, comme une enfant, la formation des stalactites qui pendaient parfois aux branches des arbres les plus exposés aux éléments. Les animaux qu’elle croisait de temps à autre semblaient tout aussi pressés qu’elle et elle aimait cette sensation nouvelle d’appartenir à un tout.

Elle considérait d’ailleurs, sans bien savoir pourquoi, que c’était la rigueur du climat qui l’avait rendue courageuse. Marie n’était pas habituée à la rudesse de l’hiver quand elle avait pris la décision de vivre en montagne. Elle passait auparavant si peu de temps dehors que le rythme des saisons n’influait pas sur elle. Dans la vie qu’elle menait précédemment, la nature et ses lois n’avaient aucune emprise sur la volonté des hommes et le déroulement de leurs journées.

Marie ne pratiquait ni sport ni aucune activité physique. Elle avait bien essayé, à une époque qui lui paraissait très lointaine, de sacrifier à la mode du fitness puis de la course à pied. Elle n’y avait jamais pris aucun plaisir. Les salles de gym surchauffées, les femmes et les hommes gainés de lycra aux couleurs improbables, l’odeur des sueurs mélangées, les hurlements d’une mauvaise musique couverts par le chuintement obsédant des appareils et l’omniprésence des miroirs l’avaient découragée de rentabiliser son abonnement pourtant acheté une fortune. Elle ne se sentait pas à sa place dans cet univers. Son survêtement hors d’âge et le livre qu’elle emportait partout avec elle pour tenter de passer le temps sur son vélo ou son tapis roulant la cataloguaient comme une personne infréquentable.

Elle avait alors pris la décision de courir en extérieur. Seule. Mais, cette fois, ce furent les pots d’échappement et la sensation de se trouver, parmi les autres joggers, comme une voiture sur l’autoroute un jour de départ en vacances, qui eurent raison de sa volonté. Elle n’avait pas supporté cette impression de suivre un troupeau. Elle avait fini par accepter qu’elle pouvait se passer de tout exercice physique avec la plus grande facilité et elle en concevait plus de soulagement que de regrets. Tant pis pour la mode et les regards que lui lançaient ses amis quand elle avouait ne fréquenter aucun club de sport.

Mais, ici, elle avait renoué avec son corps. Elle se sentait plus active que jamais. Il ne se passait pas une journée sans qu’elle marche et elle ne rechignait pas aux tâches quotidiennes les plus harassantes. Elle coupait notamment chaque jour du bois à la hache pour alimenter son poêle. Bien qu’elle ait cru, il y a peu de temps encore, que ce genre d’activité devait avoir disparu depuis le Moyen-âge, elle en retirait désormais une grande satisfaction. Elle vivait le plaisir d’accomplir une tâche difficile et l’ivresse de la brûlure de ses muscles au travail comme autant de récompenses. Elle se sentait presque invincible lorsqu’elle passait la journée dehors, résistant à la morsure du froid en sollicitant tout son organisme dans les corvées les plus ardues. Elle reprenait possession de ce corps dont elle n’avait su disposer jusqu’alors et en explorait les limites avec un étonnement sans cesse renouvelé.

8 commentaires sur « « Court est notre jour et immense est la nuit » 1/… » Laisser un commentaire

  1. Ah ah je débute cette nouvelle histoire… Comme je trouve « cruel » d’attendre les nouveaux épisodes, je prends sur moi d’attendre que tout ou une belle partie soit publiée… Je souffre en silence ^^ merci pour ces suspens que je vis intensément 😁

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